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Daniel Zavala, étudiant du Campus de Poitiers de Sciences Po, réagit à la victoire de Laura Chinchilla
Le 8 février de 2010 à trois heures du matin (en raison du décalage horaire), je me trouvais de l’autre côté de l’océan Atlantique, en écoutant attentivement sur Internet le discours prononcé par le président du Tribunal Supremo de Elecciones, Luis Antonio Sobrado, discours qui précédait l’annonce officielle des résultats pour les élections présidentielles et législatives au Costa Rica. Ce discours, au-delà du résultat, donnait fin à une campagne que j’ai suivi, d’une part avec un goût plutôt amer car je n’ai pas pu exercer mon droit de vote (malheureusement, la démocratie costaricienne exclut du vote tous ceux qui se trouvent à l’étranger), et d’autre part avec ce sentiment d’espoir qui nous remplit chaque fois qu’une élection arrive, et plus particulièrement quand on considère qu’une réelle option politique existe pour un pays qui, aujourd’hui, connaît environ un million de pauvres.
A l'évidence, quel que fût le résultat, j’avais cours cinq heures après et de toute façon je serais revenu à la monotonie de ma vie étudiante. Pourtant, le résultat influence directement le ton et le sens de mes réflexions. Le peuple costaricien a parlé le 7 février 2010: à partir de mai prochain, Laura Chinchilla Miranda, sera la première femme à la tête du gouvernement, soixante ans après le premier vote féminin dans notre pays. Largement au-dessus de ses deux principaux challengers, elle a obtenu 46.7% des votes, contre 25.1% du deuxième candidat, Ottón Solis Fallas. La nouvelle présidente a obtenu même la majorité des votes dans 79 des 81 cantones (le territoire se divise en provinces, et les provinces et les provinces en cantons).
Avec la fin de ce processus électoral, j’aimerais tenter dans un premier de temps, de faire une analyse en rétrospective de celui-ci, et principalement de l’importance de ces élections pour notre démocratie, laquelle compte déjà son quinzième appel aux urnes. Dans un deuxième temps, je voudrais tenter d’élucider les enjeux et les défis pour le prochain gouvernement ainsi que pour l’opposition de ce pays.
La journée électorale du 7 février pourrait sans doute être qualifiée de transparente, démocratique et inattaquable. Et dans ce sens, nous devons être fiers de notre pays et des personnages qui se sont séparé des modèles autoritaires caractérisant les pays latino-américains (et particulièrement dans la région centraméricaine) et nous ont mis à côté des plus grandes Nations. La démocratie costaricienne est sans aucun doute un des éléments qui expliquent la fierté des costariciens, par rapport aux autres pays de l’isthme. Cependant, comme quand nos parents nous disaient que pour être meilleur il faut se comparer avec le meilleur et non pas avec le pire ou le moins bon, il devient nécessaire de mettre en question l’état de notre démocratie (laquelle se montre en apparence comme exemplaire et admirable).
Ainsi, dans quelle mesure pouvons-nous être fiers de notre démocratie? En dépit du nouveau code électoral qui proclame une équité par rapport au financement public des partis politiques pendant les campagnes, dans la pratique seulement trois des neuf partis inscrits dans ces élections avaient eu accès à ces fonds, quelques jours avant le scrutin. Comment peut-on parler de démocratie, lorsque pour financer les campagnes des partis, les banques, basées sur le Code Électoral, ont adopté des critères subjectifs tels que des sondages (alors que ceux-ci ne sont pas nécessairement vrais au Costa Rica) pour privilégier les partis plus importants au détriment des autres ? Ceci rompt avec le principe du financement public et de l’équité entre les partis. Respecte-t-on le principe démocratique d’égalité de conditions entre les partis, lorsque les dons privés pour financer les campagnes atteignent des sommes colossales pour deux des neuf partis politiques ? D’autre part, dans quelle mesure peut un parti politique garantir une complète autonomie et une gestion intégralement dédiée à la population quand les dons privés qu’ils reçoivent, viennent de la part de grandes entreprises qui ont leurs propres intérêts? De quel type de démocratie parlons-nous, quand nous constatons l’inégal accès des partis politiques aux médias, où principalement deux partis ont monopolisé la totalité des spots, pendant que certains partis n’ont même pas eu la possibilité d’en avoir un seul?
Ces problèmes mettent en doute l’«exemplarité» de notre système politique, et nous obligent à nous demander si nous nous trouvons réellement dans un modèle démocratique, ou s’il ne s’agit pas plutôt d’un modèle où la logique du marché gouverne la structure d’un processus électoral.
Ensuite, pour tous ceux qui ont suivi la journée du 7 février depuis l’ouverture des urnes à six heures du matin jusqu’à 6 heures de l’après midi, nous avons pu remarquer que celle-ci s’écoula en deux différents temps: d’abord, le matin, avec une faible participation des électeurs, et un deuxième temps avec une plus grande participation des citoyens. De cette manière nous pourrions comparer ce jour-ci avec l’ensemble de la campagne pour ces élections de 2010, c’est-à-dire dans un premier temps, froide, médiatisée et avec une faible participation des citoyens, pour finir avec une grande effervescence et implication politiques (notamment avec le soutien populaire au Partido Acción Ciudadana qui fut très visible durant les derniers jours).
Cette situation nous amène aussi à la question initiale en relation avec l’état de notre démocratie, et particulièrement à la question suivante : Quels facteurs expliquent le caractère « ennuyeux» de ce processus ? Et: est-ce le signe d’une démocratie affaiblie?
Un des facteurs qui expliquent ce manque de participation de la population est précisément, la médiatisation de la campagne, se traduisant inévitablement par une implication populaire et des militants plus réduite, pour laisser le travail de «faire conscience» (voire de manipulation) dans les
mains des annonceurs. Or, le cas des élections de 2010 au Costa Rica est d’autant plus douloureux, en raison d’une campagne caractérisée par le manque de propositions réelles et concrètes, et par l’ agressivité des critiques entre les candidats. Ces situations, au lieu de favoriser l’engagement des électeurs, ont accru le mécontentement et le désintérêt populaire.
Dans cette perspective, on peut prendre comme exemple représentatif d’une campagne ennuyeuse, vide et médiocre, le cas du Partido de la Unidad Social Cristiana (PUSC) et son candidat Luis Fishman, avec leur campagne du menos malo («moins pire»). Dans sa campagne, M. Fishman dit «accepter» que les hommes politiques sont mauvais, mais il prétend être le moins pire : quelle émotivité ! Étonné par cette affirmation, selon laquelle tous les hommes politiques sont mauvais au Costa Rica, j’ai voulu chercher la définition d’un politique. Et en effet, le politique désigne un «membre reconnu et actif dans un gouvernement, ou une personne qui exerce une influence sur le mode de fonctionnement d’une société». Si l’homme politique est le membre reconnu par la société, et si on comprend la reconnaissance comme l’admiration et non seulement la connaissance simple de cette personne, comment peut-on être reconnu et pouvoir exercer une influence sur les autres, tout en étant mauvais ?
Je suis vraiment désolé pour M. Fishman. Bien qu’il se justifie en disant qu’il s’agissait d’attirer l’attention de la population, et qu’il avait inventé se slogan quand il avait vu l’opinion des ticos envers la politique, je refuse de considérer qu’un homme politique soit par définition mauvais. Le politique est le représentant de la société dédié à la gestion des affaires publiques par et pour ces électeurs. Quand on fait une campagne comme celle de Fishman pour attirer des votes, on ne fait pas de la politique mais du marketing. Et si, comme nous dit Fishman, les costariciens croient que les politiciens sont mauvais, ce dont on a besoin est qu’ils redressent cette situation, et non pas qu’ils assument avec fierté leur condition. Ainsi, si on a eu une campagne ennuyeuse, ce n’est pas en tout cas la faute des électeurs. C’est la faute des hommes politiques qui ne voient dans le citoyen qu’un vote utile, et par conséquent ont rempli la télévision et les autres médias de campagnes vides, ennuyeuses, dépensant des millions de colones, avec la seule intention de manipuler la population, juste comme fonctionne le marketing.
Ceci et autres raisons ont fait des élections de 2010 une bonne leçon, avec un nombre considérable de questions par rapport avec la démocratie. Espérons qu’elles serviront aux citoyens pour les traduire en demandes et exigences concrètes envers la classe politique costaricienne.
Maintenant, quel est le panorama politique costaricien, après ce processus électoral? Tout d’abord, le Partido Liberación Nacional (PLN) de la présidente élue Laura Chinchilla, est sans aucun doute le grand vainqueur. Le PLN a obtenu 46.7% des votes dans les présidentielles, soit un score supérieur au 40.9% obtenu par Óscar Arias en 2006. Mais dans les législatives, ils sont passés de 25 à 23 députés (57 députés forment l’Assemblée législative).
Le Movimiento Libertario, autre parti de droite qui a déjà fait des alliances avec le PLN dans des sujets comme le Traité de Libre Échange, est passé de 6 à 10 députés à l’Assemblée. Cela signifie que tous les deux ensemble, ils forment un bloc de 33 députés, dépassant largement la majorité simple de 29. D’autre part, le PLN a pris le contrôle de la Defensoría de los habitantes avec l’élection d’Ofelia Taitelbaum. Le parti qui est actuellement dirigé par les frères Arias, commencera un nouveau mandat con todas las de ganar, contrôlant le pouvoir exécutif, avec une majorité dans le législatif et dominant la Defensoría de los habitantes. Dans le plan des politiques publiques, tout le monde savait qu’un éventuel gouvernement de Laura Chinchilla serait une deuxième partie du gouvernement d’Oscar Arias. Ce n’est pas une coïncidence si le slogan de sa campagne était Adelante (vers l’avant) et son symbole, le petit triangle de «Play» que nous avons sur nos mp3 ou vidéos. Mais maintenant, la nouvelle présidente des costariciennes et des costariciens est allée plus loin, en insinuant la possibilité d’inclure certains membres de l’actuel gouvernement (prions pour qu’il ne s’agisse pas de Kevin Casas ou de Fernando Sánchez).
Ensuite, dans une deuxième place, se trouve le Movimiento Libertario (ML). Si on le considère comme deuxième vainqueur, ce n’est pas évidemment par audace propre mais par la défaite des autres. Troisième aux élections avec 20.89%, ce parti a aussi augmenté ses députés de 6 à 10. Sachant qu’ils avaient obtenu un 8.48% des votes aux élections de 2006, cette nette progression peut s’analyser de deux façons différentes. La première analyse est de croire au discours d’Otto Guevara, quand il nous dit que s’ils ont obtenu 8% en 2006, et 20% en 2010 (augmentant ainsi de plus de 100%), alors ils gagneront les élections de 2014. Par ce discours on comprend que tous ceux qui ont voté pour le ML sont convaincus des avantages d’une «dollarisation» de l’économie, de la privatisation des services de base, de l’élimination du financement public à l’éducation et à la sécurité sociale, et de la construction de prisons et promotion de porter des armes pour lutter contre l’insécurité civile. En effet, si cette analyse était juste, elle représenterait une vraie menace pour le concept d’État-Providence qui caractérisa les différents gouvernements du pays, et plus timidement les derniers gouvernements du PLN. La deuxième analyse nous dit qu’une partie de ceux qui ont favorisé la progression du ML est divisé entre ex militants du PUSC sortis par mécontentement, et personnes qui ont voté «NO» au Traité de libre échange avec les États-Unis et par conséquent potentiels électeurs de partis de gauche comme le PAC, mais qui finalement se sont inclinés pour le ML plus par des erreurs du PAC que par vertus du ML. Ce soutien de la part des dissidents du PUSC et du PAC n’aurait pas été possible sans la modération du discours du ML pour ces élections, lequel était à la base un discours d’extrême droite. Le danger qui se pose par rapport au ML est qu’on a constaté comment leur candidat, qui a défendu tout au long de son parcours politique un discours d’extrême droite, a réussi à modérer son discours pour le rendre plus populiste, dans la seule intention de gagner plus de votes.
Le devoir des différents partis opposés au modèle de développement prôné par le PLN et le ML devra opérer à partir de maintenant dans deux fronts: l’un, en dénonçant toute mauvaise action réalisée par le PLN, et l’autre, faisant conscience dans la société pour reconvertir tous ceux qui ont voté ML : par mécontentement.
Finalement, il est nécessaire de parler du grand perdant de ces élections, le Partido Acción Ciudadana (PAC), ainsi que tous les autres partis et personnes qui continuent à rêver d’un pays de garanties sociales, de l’État-Providence et du développement durable. Comment expliquer la différence de votes obtenus entre 2006 (39.80%) et 2010 (25.11%)? Comment expliquer le fait qu’un parti passe d’être así («à ça») de gagner une élection (pour reprendre un des derniers slogans du PAC) à se faire dépasser, presque plus de deux fois, par un autre parti ? On convient qu’une des premières raisons est que la campagne ne fut pas bien réalisée, surtout quand on commença à attaquer aux autres candidats avec les spots des marionetas (marionnettes). Si le parti a obtenu 25% de votes, ce n’est pas en tout cas le résultat de la campagne, mais le résultat d’une participation active des militants et certainement aussi les débats télévisés, lesquels ont mis en évidence la capacité d’Ottón Solis et la nature des autres candidats.
Malgré tout, la défait qu’a subi le PAC ainsi que les autres partis progressistes s’explique non seulement par le manque d’équité dans le financement des partis politiques, mais principalement par la division au sein de ces partis et de la gauche costaricienne (fait qui est en train de se reproduire dans tous les pays du monde, et dont l’exemple le plus récent est le Chili). Les élections de 2006 entre Óscar Arias et Ottón Solís, où la différence fut de moins de 1%, et notamment le Référendum pour le Traité de libre-échange avec les États-Unis en 2007, où l e «OUI» gagna avec une différence de moins de cinquante mille votes, ont démontré que le Costa Rica est «divisé» politiquement en deux tendances ; d’un côté on retrouve ceux qui considèrent le modèle globalisant des traités de libre-échange et des privatisations comme le modèle idéal pour leur pays, et de l’autre tous ceux qui défendent l’État autrefois Providence, où l’on donnait priorité à des thèmes comme la sécurité alimentaire, l’éducation et la santé publiques. Le mouvement né de l’opposition au traité de libre-échange nous a apprit que «l’union fait la forcé» et que seulement avec une grande Alliance entre tous les acteurs progressistes, de la société civile et des partis politiques, on pouvait vaincre la machine politique, économique et électorale représentée par le PLN des frères Arias. On attendait la consolidation de cette grande Alliance pour faire face à ces élections, mais celle-ci n’arriva jamais. Au lieu de se réunir sous un seul drapeau et un objectif commun, des personnages importants comme José Merino, Eugenio Trejos ou Ottón Solís décidèrent de prendre des itinéraires différents. La seule alliance qui s’est effectuée fut celle du PAC, AP et PIN, timidement réalisée à la fin de la campagne (laquelle, selon certains analystes, n’apporta pas de votes mais le contraire).
Si l'on considère le leadership de M. Ottón Solis, c’est à lui qu’on accuse principalement de la désunion de la gauche costaricienne, et on lui reproche son entêtement et son autoritarisme quand il faut faire des dialogues. Malgré ça, accordons à M. Solís le bénéfice du doute, et pensons qu’il a commis une erreur de calcul, et qu’il a laissé passer par erreur la possibilité historique de réunir derrière lui et sous une grande alliance tous les acteurs progressistes, et que quand il s’est rendu compte il était malheureusement trop tard. Aujourd’hui, après avoir assumé avec frustration et tristesse la défaite, que faire? De quelle manière faut-il faire face à quatre ans de plus de Liberacionismo néolibéral ? Ce processus a laissé deux leçons pour les partis non traditionnels et progressistes. La première est que seulement avec l’union, le dialogue et des alliances on peut vaincre. Désormais, tous ces partis devront reporter leurs intérêts personnels et de groupuscule, pour former une grande coalition qui puisse rassembler tous ceux qui veulent un changement pour notre pays.
La deuxième leçon pour tous ceux qui rêvent d’un pays juste et solidaire, est que la prise de conscience de la population ne dit pas se réaliser uniquement en période électorale. On connaît le pouvoir économique d’un parti comme le PLN et on sait des conséquences politiques que cela entraîne ; contre ce pouvoir, il est seulement possible de le combattre avec une participation active de la population et sa prise de conscience, par la transmission d’information et de propositions, et de la dénonciation publique de toute action frauduleuse ou peu transparente de la part du gouvernement en place.
La campagne pour triompher aux élections de 2014 ne doit pas commencer un an avant. La campagne doit commencer à partir de maintenant, et doit compter avec la participation de politiques et citoyens, unis pour un objectif commun. Le temps, la discipline et la persévérance récompensent. Et surtout, nous ne devons pas oublier que pendant que nous nous engageons dans des discussions idéologiques et des conflits personnels, l’inégalité et la pauvreté se creusent (Voir Informe del Estado de la Nación en Desarrollo Humano Sostenible de 2008 où le pourcentage de pauvreté est évalué à 17.7%).
Comme je l’ai dit auparavant, après avoir fini cette réflexion que j’espère servira aux autres autant qu’à moi je suis conscient que je reviendrai à la routine de ma vie étudiante. Je suis conscient aussi que pendant que pour certains, une élection ne représente pas plus qu’une date qu’on doit suivre avec attention, pour d’autres elle peut représenter un changement total de leur vie, un changement vis-à-vis de leurs opportunités, vis-à-vis de leurs conditions au travail, un changement vis-à-vis de leur qualité de vie.
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