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Un processus politique aussi atypique que celui du Venezuela ne surgit pas d’une situation d’abondance et de prospérité généralisée. L’origine de la dite « révolution bolivarienne » réside essentiellement dans la crise d’abord économique puis sociale et enfin politique que connaît le Venezuela. Pour comprendre pourquoi le peuple vénézuélien a élu et réélu un homme original à la rhétorique socialiste comme Hugo Chávez, il faut d’abord comprendre l’appauvrissement des secteurs populaires dans les décennies précédant son arrivée au pouvoir.
Le Venezuela connaît à l’aube des années 80, une remise en cause de son mode de production basé sur la rente pétrolière due aux bouleversements économiques mondiaux. La fin du système de Bretton-Woods qui stoppe la convertibilité or - dollar et l’ouverture accélérée des frontières commerciales change la donne économique de l’ensemble des pays. Comme dans la plupart des pays, cette remise en cause prend la forme de l’imposition de réformes par les agences financières internationales dont le coût est essentiellement supporté par les classes populaires. La dégradation des conditions de vie des couches les plus précarisées, conséquence directe de ces réformes, précipite ainsi l’élection de Hugo Chávez.
Le 1er janvier 1976, lorsque le président vénézuélien du moment, Carlos Andrés Pérez, nationalise l’industrie pétrolière et fonde PDVSA, le pays connaît une période de prospérité nommée la « Venezuela Saoudite ». Cependant, les grandes multinationales des pays développés imposent une onéreuse indemnisation et des contrats de commercialisation externe et d’assistance technologique acheminant inexorablement le Venezuela à la dépendance (1). Lorsque, en 1981, les cours du pétrole amorcent une décrue, le piège se referme sur le Venezuela. De 40 dollars en 1981, les cours du baril de brent diminuent jusqu’à 9,73 dollars en 1998, lorsque Chávez est élu (2). De 1970 à 1994, l’endettement public passe de 9 à 53 % du PNB. Le 18 février 1983, la dévaluation du bolívar est officialisée. Cette date est connue sous le nom de Viernes Negro, premier signal d'une crise qui continuera jusqu'au début du siècle suivant. La période dite de la « Venezuela Saoudite » s’achève. Outre la dévaluation de la monnaie, ce plan de réforme suit quelques-unes des injonctions des injonctions du FMI : libéralisation des prix des biens et services, réduction du nombre de fonctionnaires… Cela n’empêche pas une nouvelle dévaluation en décembre 1986.
Carlos Andrés Pérez revient au pouvoir en 1989 et impose «un paquete económico» affectant durement les conditions de vie des classes populaires dont le contenu se résume essentiellement dans la Carte d’Intention signée avec le FMI à Washington le 28 février 1989. Ce plan peut être défini en trois axes : la libéralisation du marché (3) , la réduction de l’intervention de l’Etat (4) et une politique d’austérité envers les classes populaires (5). Une semaine d’émeutes, le Caracazo, commence le jour de l’entrée en vigueur du « paquete », le 27 février 1989. Le gouvernement réprime ces événements dans le sang au prix de plusieurs milliers de morts.
Rafael Caldera revient au pouvoir, en 1994, avec une critique acerbe de la politique économique du gouvernement précédent et en promettant le maintien intact du rôle central et redistributif de l’Etat. Il cède néanmoins lui aussi aux pressions des agences financières internationales avec un nouveau programme d’ajustement, l’ « Agenda Venezuela » en avril 1996. Ce plan poursuit la voie des réformes de Carlos Andrés Pérez : augmentation du prix de l’essence et des autres dérivés d’hydrocarbures dans le marché interne, libération des tarifs des services publics, libération pleine du système de contrôle des changes avec une résultante dévaluation du bolívar, hausse des taux d’intérêt, augmentation du pourcentage de l’impôt sur les ventes, plan de privatisation des entreprises publiques, libération de tous les contrôles des prix (à 5 exceptions près)…En outre, ce plan mentionne le programme « Apertura Petrolera » donnant davantage d’autonomie à PDVSA où l’influence du gouvernement est réduite à la portion congrue.
Ces réformes ne permettent pas de résoudre les dysfonctionnements de la société vénézuélienne. Les principaux indicateurs sociaux du gouvernement continuent leur tendance à la détérioration. Du Viernes Negro à l’arrivée de Chávez au pouvoir, la stagnation de la production s’ajoute à l’inflation démesurée, un chômage croissant, une baisse des revenus relatifs, l’augmentation des inégalités, la dégradation des services publics basiques (éducation, santé) et comme corollaire de tout cela une augmentation de la pauvreté, en quantité et en gravité.
Une production en berne
La production est le premier indicateur de crise au Venezuela, dès le début des années 80. Une croissance en berne, un système de production incapable de produire des richesses en nombre suffisant, tout cela va déclancher de grands changements dans la société vénézuélienne. Les cycles successifs d’expansion et de concentration du niveau de l’activité économique, depuis l’instauration d’une démocratie formelle en 1958, sont passés par deux moments différenciés. De 1958 à 78, le PIB non pétrolier a été multiplié par quatre, avec une augmentation de la croissance à partir de 1974. Cependant, de 1978 à 1985, le niveau d’activité économique passe une phase prolongée de stagnation suivie de trois années de croissance 1986, 87 et 88. Le plan d’ajustement de Pérez fait ensuite chuter le volume de production de biens et services à un niveau proche de celui de 1978. Dans ces deux phases différenciées, on constate la perte progressive de dynamisme de la croissance et le raccourcissement de ses phases expansives. Les périodes d’expansion sont chaque fois plus courtes. En dollars, l’évolution du PIB non pétrolier est en récession. Le produit intérieur brut de 1993 représente moins de la moitié de ce qui est enregistré en 1960, et seulement 20 % du maximum atteint en 1974 passant de plus de 50 milliards de dollars en 1974 à moins de 10 milliards de dollars en 1993 (6). L’économie vénézuélienne s’est appauvrie de manière accélérée depuis les années 80. Cette récession de la production non pétrolière vénézuélienne va emporter tous les indicateurs économiques et sociaux dans sa chute.
L’inflation a été une des variables de dérégulation de la société avec une inflation accumulée de 800 % sur la période 1983-1998. De plus, jusqu’en 1990, cette inflation touche davantage la moitié des consommateurs aux revenus les plus bas. À partir de cette date, l’inflation est plus partagée (7). Une partie importante des tensions sociales et politiques qui ont surgit proviennent de la persistance de ces hauts taux d’inflation dans les dernières années et de leur effet dans la vie quotidienne. L’inflation durant le dernier mandat de Caldera, de 1994 à 98, est de 59,6 % par an en moyenne contre 45,9 % durant le quinquennat précédent. De 1984 à 1999, le taux d’inflation annuel est toujours supérieur à 10 % atteignant 84,47 % lors de l’application du « Grand Virage » en 1989 et 99, 87 % lors de l’application de l’ « Agenda Venezuela » en 1996 (8).
Le marché de l’emploi dégradé
Le marché de l’emploi souffre également de cette dégradation de la situation économique. L’atout du Venezuela dans l’économie mondiale est davantage ses ressources naturelles que sa main d’œuvre. Conséquence de cet état de fait, les travailleurs du secteur formel ont toujours constitué une minorité de la population vénézuélienne. Le dérèglement économique a contribué à diminuer un peu plus la part du secteur formel dans la composition de la main d’œuvre vénézuélienne, dégradant de fait les conditions de travail des Vénézuéliens, puisque le secteur informel ne respecte pas, par définition, les normes du droit social. La réduction du travail formel public, conséquence de la réduction du nombre de fonctionnaires décidée dès 1983 par le gouvernement de Jaime Lusinchi, est la principale source de déséquilibres. De 1983 à 1998, il chute de 22,67 % des travailleurs à 16,33 %. Le secteur privé diminue également dans une moindre mesure (de 36,03 % à 35,47 %) et les travailleurs vénézuéliens se retrouvent surtout dans le précaire secteur informel sans législation, sans limitation de temps de travail, sans minimum de salaire garanti qui passe de 41,30 à 48,20 % durant cette période (9). Le marché du travail ne diminue pas seulement en qualité pour les travailleurs vénézuéliens, il diminue également en quantité. Alors que près de la moitié de la population travaille dans le secteur informel, une fraction non négligeable de la population se retrouve sans aucun emploi. Le taux de chômage passe en dessous des 10 % à la fin du mandat de Lusinchi en 1987 et y reste jusqu’en 1994. Le taux de chômage moyen durant le mandat de Carlos Andrés Pérez est de 8,9 %. Le quinquennat suivant, ce dernier passe à 11% de moyenne (10).
Des inégalités croissantes
À cette dégradation du marché du travail, il faut ajouter une diminution des salaires. De la fin des années 70 à la fin des années 90, les rémunérations du travail et la distribution factorielle de la rente sont allés en se détériorant de 1970 à 1990, de façon prolongée et profonde. Avec elles, la qualité de vie et la capacité à satisfaire les nécessités de la demande de biens et de services publics se sont détériorées en proportion similaire. La détérioration des revenus salariaux réels est un phénomène qui a son origine à la fin des années 70 et se prolonge durant toutes les années 80 et au début des années 90. Après avoir atteint 2 991 bolívars en 1978, le salaire moyen réel selon les prix de 1984 chute de manière continue jusqu’à 1993. En 1993, le salaire moyen réel (toujours en fonction des prix de 1984) atteint 1686 bolívars mensuels (le niveau le plus bas depuis 1968) (11). En l’espace de 15 ans, le pouvoir d’achat des Vénézuéliens a chuté d’autant.
Ce comportement, par sa durée et son intensité, signale que le phénomène de diminution du revenu réel obéit à des raisons plus profondes que les réformes mises en œuvre. Les politiques adoptées ont été dans l’incapacité totale d’arrêter la chute. Cette crise économique n’atteint pas, de manière indifférenciée, possédants et travailleurs. Elle aggrave les inégalités économiques de revenu. De 1979 à 1997, le rapport de revenu entre les 5 % les plus riches de la population et les 5 % les plus pauvres passe de 41,58 pour 1 à 53,11 pour 1 (12). Cette croissance des inégalités frappe non seulement les catégories les plus pauvres des bidonvilles de Caracas mais aussi les travailleurs salariés du secteur formel qui connaissent une certaine « prolétarisation » au cours des dix dernières années de la IVe République, la concentration de la richesse se poursuivant au profit d’une bourgeoisie nationale protégée par l’Etat (13).
Une pauvreté croissante
Ce n’est, cependant, pas seulement en terme de revenu que les conditions de vie des masses vénézuéliennes se sont détériorées. L’accès aux services publics basiques (éducation, santé) est devenu plus difficile. La grande majorité des indicateurs de santé, d’alimentation et d’éducation se détériore. Cela représente une aggravation de la situation par rapport aux années 70 mais aussi par rapport aux autres pays d’Amérique Latine avec un degré de développement économique et social similaire. Cette baisse des niveaux de vie illustre l’incapacité de l’Etat à remplir une de ses missions basiques. Les indicateurs de santé baissent. Des maladies depuis longtemps disparues comme le paludisme, la dengue, la tuberculose et le choléra réapparaissent (14).
Selon l’organisation non gouvernementale, Provea (PROgrama Venezolano de Educación-Acción en derechos humanos), la mortalité par malnutrition se développe pour atteindre en 1997, le taux de 993 pour 100 000 habitants (15) . Dans les zones les plus pauvres, le taux de mortalité infantile est 2,5 fois plus élevé que les taux nationaux et 30 % de la population n’a plus accès aux services de santé (16). L’alimentation du Vénézuélien moyen, en terme d’apport protéinique est en 1989, 29 % plus basse qu’en 1978. Concernant l’éducation, dont le budget baisse de 70 %, un phénomène nouveau apparaît : la déscolarisation. Entre 1972 et 1989, le taux de désertion du système éducatif augmente de 150 %, dépassant ainsi la barre des 5% (17). 700 000 enfants de 6 à 15 ans ne sont pas scolarisés et 70 % de ceux âgés de 2 à 6 ans dans les foyers défavorisés. Les écoles publiques profitent du décalage entre l’offre et la demande scolaire pour exiger un paiement aux parents.
En 1992, la dépense sociale par habitant a diminué de 40 % par rapport à 1978, à prix constants. Si la dépense sociale par habitant se réduit en termes réels, elle représente une fraction toujours plus grande du revenu global de la population. Néanmoins, cela ne parvient pas à freiner la détérioration notée dans les indicateurs de développement humain. La réponse gouvernementale en matière de politique sociale se limite à des mesures de compensation par des subventions directes, administrés à travers des canaux non traditionnels (ONG, réseaux d’écoles, centres ambulants) dont l’inefficacité est avérée (18).
La conséquence de cette aggravation des conditions de vie est évidemment une avancée de la pauvreté. Celle-ci est difficilement quantifiable mais les indicateurs mis en place par les analystes nous permettent d’entrevoir une tendance. Tout organisme confondu, toute méthode confondue, l’orientation qui se dégage des analyses de quantification de la pauvreté dans les années 80 et 90 est unilatérale : celle d’une augmentation massive, d’une multiplication importante. En définissant, comme situation de pauvreté, lorsque le revenu du foyer par tête est inférieur au double du coût du panier classique d’aliments et comme situation de pauvreté extrême lorsque le revenu du foyer par tête est inférieur au coût du panier classique d’aliments, on arrive au résultat suivant. La pauvreté passe de 17,65 à 48,33 % de 1980 à 1997 et la pauvreté extrême passe de 9,06 à 27,66 % dans le même temps. Autrement dit, en 1997, 48,33 % des foyers vénézuéliens n’ont pas les revenus pour satisfaire leurs nécessités basiques et 27,66 % n’arrivent même pas à couvrir leurs nécessités alimentaires.
On voit une croissance nette et soutenue de la pauvreté et de la pauvreté extrême. La pauvreté triple en 17 ans. À l’arrivée de Chávez au pouvoir, près de la moitié des familles sont pauvres et plus du quart sont dans la « pauvreté extrême ». Les principaux coupables de cette croissance sont les « paquets d’ajustement ». À chaque plan de réformes, les indicateurs ont un décrochage rapide ( + 7 % de pauvreté en 1983, + 5 % en 1989, + 13 % en 1996) (19) . Autre comptabilité, selon l’Oficina Central de Estadística e Informática et la méthode « Líneas de Pobreza », la pauvreté croit de 30,7 % du premier semestre de 1995 à 68,7 au premier semestre 1997. Autre institution, l’Universidad Católica Andrés Bello, selon elle, la pauvreté augmente de 18 % en 1980 à plus de 65 % en 1996 (20). Si tous les instituts ne sont pas d’accord sur le rythme ou sur le chiffre multiplicateur de la pauvreté, tous constatent son importante augmentation.
Ainsi, du début des années 80 à la fin des années 90, la production non pétrolière a subi une récession à prix constants. L’inflation a multiplié les prix par 9, le secteur informel a augmenté aux dépens du secteur public jusqu’à représenter près de la moitié de la population occupée. Dans les dernières années, le chômage augmente. À prix constants, les revenus ont baissé. Les inégalités ont fortement augmenté. L’alimentation du Vénézuélien moyen s’est dégradée. Des maladies disparues réapparaissent. La déscolarisation croit et toutes les études montrent une multiplication de la pauvreté. Voilà le triste paysage économique et social du Venezuela à la veille des élections de 1998. Si l’on ajoute à cela, l’émotion suscitée par la répression du Caracazo, les désillusions créées par l’élection de Caldera et le mépris pour une élite politique dont la corruption est notoire et dont le prestige a été mis à mal par les coups d’Etat de 1992, on comprend aisément pourquoi les Vénézuéliens vont voter pour un changement radical, une rupture avec le paradigme dominant.
Notes:
1- Vladimir Aguilar Castro, Las tendencias políticas en Venezuela después del 27 de febrero, Mérida, Tesis de grado, 1992, p. 69. 2- L’évolution des prix du pétrole est consultable sur le site d’information de l’énergie de l’administration du gouvernement des Etats-Unis : http://tonto.eia.doe.gov/dnav/pet/hist/rbrted.htm 3- Par libéralisation du marché, nous résumons les réformes suivantes : l’unification du régime des changes avec une parité unitaire et flottante, des taux d’intérêts flexibles, la réduction du contrôle des prix, l’établissement de taux d’intérêts pour le marché aussi vite que possible, la réforme du régime commercial incluant la libéralisation des importations, la levée des restrictions des transactions internationales, rapatriement des dividendes inclus 4- Par réduction de l’intervention de l’Etat, nous résumons les mesures suivantes : la restriction de la dépense publique, la réduction des subventions, l’ajustement des tarifs des biens et services des entreprises d’Etat,produits pétroliers inclus, sur les prix du marché interne 5- Entre autres exemples : la restriction du niveau des salaires, l’introduction d’un impôt sur la vente ou l’augmentation du prix de l’essence 6- Banco Central de Venezuela 7- Boletin de indicadores semanales, BCV 8- IESA, Indicadores económicos y sociales, 2000, consultable sur : http://www.iesa.edu.ve/scripts/macroeconomia et http://www.iesa.edu.ve/macroeconomia/soc 9- IESA, idem. 10- Oficina Central de Estadística e Informática, Encuesta de Hogares por Muestro 11- Ministerio del Trabajo 12- Asdrúbal Bapista, Bases cuantitativas de la economía venezolana 1830-1995, Caracas, Fundación Polar, 1997 13- Frédérique Langue, Histoire du Venezuela, de la conquête à nos jours, Paris, Ed. L’Harmattan, Horizons Amériques Latines, 1999, p. 337. 14- Daniel Levine et Brian Crisp, « Venezuela : características, crisis y posible futuro democrático », América Latina, Hoy, n°21, avril, 1999, p. 5. 15- PROVEA 16- Ministerio de Sanidad y Asistencia Social 17- Francisco Vivancos, « Salarios, ingresos y estabilización en Venezuela », La economía contemporánea de Venezuela, Caracas, Banco Central de Venezuela, Colección Economico Financiera, 2001, pp. 78-79. 18- Ministerio de Hacienda 19- IESA, idem. 20- Université catholique Andrés Bello, Institut de recherches économiques et sociales, www.ucab.edu/investigacion/iies/pobreza.html |