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Visite du président de la république d’Equateur à Paris
Société
Écrit par Marie-Esther Lacuisse   
Vendredi, 09 Mai 2008 00:00

Le président de la république d'Equateur, Rafael Correa, sera en France les 13 et 14 mai pour une visite officielle. La visite de Rafael Correa à Paris s'inscrit directement dans le contexte du conflit avec la Colombie, suite à l'incursion de l'armée colombienne sur le territoire équatorien le 1er mars dernier. L'attaque colombienne a entraîné la mort du second des Farc, Raul Reyes, et a mis un terme à la négociation pour la libération des otages, initiée plusieurs mois auparavant par le président vénézuélien Hugo Chavez avec l'appui de la France mais également de l'Equateur. Cette visite permettra également de resserrer les liens entre deux pays, dont les relations diplomatiques sont tenues. Depuis la visite officielle de François Mitterand en 1989 à Quito suivi de celle du président Borja en 1991 à Paris, les relations diplomatiques entre la France et l'Equateur s'étaient vus réduites pour des raisons politiques et économiques.

 

Pour Rafael Correa, cette visite aura pour objectif de relever l'image de l'Equateur. Le gouvernement colombien tente d'inculper le gouvernement équatorien pour ses liens avec les Farc afin de justifier son attaque du 1er mars dernier. Pour le président français, Nicolas Sarkozy, cette rencontre sera une énième alternative pour relancer la libération des otages, tout particulièrement celle d'Ingrid Bétancourt. En amont de cette visite, le ministère des Affaires étrangères, Bernard Kouchner s'était rendu en Equateur le 29 avril dernier. Bien que motivée principalement par le conflit entretenu avec la Colombie, dont la résonance du discours politique prévaut sur celui du gouvernement équatorien au niveau international, cette visite sera également pour Rafael Correa un moyen de resserrer des liens avec la France. En effet, l'Equateur a vécu plus de dix ans d'instabilité politique aggravée par une crise économique qui a conduit à la dollarisation du pays en 2000. Trois présidents ont été renversés (Bucaram, 1997 ; Jamil Mahuad, 2000, Lucio Gutiérrez, 2005) et plus de sept gouvernements se sont succédés entre 1996 et 2006. Les gouvernements de nature populiste et tournés vers la politique des Etats-Unis ont fait que l'Equateur s'est retrouvé isolé des processus d'intégration régionale en Amérique latine mais également des pays européens. Plus particulièrement de la France, pays avec lequel l'Equateur entretient un conflit économique depuis 1998 concernant l'importation de la banane sur le territoire de l'Union européenne, assujettie à des taxes douanières plus importantes que pour les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Costa Rica. Il faut noter que l'Equateur est le premier producteur de banane au monde, un des piliers de son économie commerciale avec le pétrole, la crevette et les fleurs.

 

L'instabilité politique en Equateur a affaibli l'ensemble des institutions nationales et renforcé la fragmentation politique. Avec un territoire d'une superficie des deux tiers de la France et une population de 13 millions d'habitants, l'Equateur a atteint un taux de fragmentation quasiment égal à celui du Brésil sur une partie du territoire (Fiche électorale 2006 : http://www.opalc.org/images/ELEC/Fiches2006/equateur.pdf ). Le clivage politique historique entre les partis politiques de la côte et de la sierra n'a pas facilité la gouvernabilité du pays durant ces années. Elu en novembre 2006 à la présidence de la République, Rafael Correa est le premier président équatorien qui atteint un niveau d'appréciation relativement stable entre Quito, capitale et cœur de la sierra, et Guayaquil, centre économique du pays et chef lieu de la côte. L'appui au gouvernement a été confirmé par le referendum d'avril 2007 pour la mise en place de l'Assemblée Constituante (82% d'approbation). Malgré la réticence d'une grande partie des médias à soutenir le projet du gouvernement, l'opinion publique a pris une décision qui va à l'encontre des pouvoirs traditionnels dans le pays.  Suite à la réponse du gouvernement équatorien à l'incursion colombienne du 1er mars dernier, l'approbation de la politique gouvernementale est passée de 54% de satisfaction le 29 février à 66% le 9 mars 2008 (Cedatus).

 

En quoi l'instabilité en Equateur a contribué à la perméabilité de la frontière nord et pourquoi la frontière nord est devenu un réel enjeu de stabilité et de souveraineté nationale pour l'Equateur ces dernières années. Le problème de la frontière nord en Equateur et l'absence d'une politique nationale depuis 1997 sont à mettre en parallèle. De même, la réaction de Rafael Correa face à l'incursion colombienne, doit être lue au regard de la politique conduite par son gouvernement depuis janvier 2007 afin de renverser les forces politiques traditionnelles et rétablir un agenda politique absent depuis plus d'une décennie. Si au niveau international, l'incursion colombienne du 1er mars a eu un impact médiatique important, cette incursion a des antécédents. Les incursions de l'armée colombienne ont débuté en 2005. L'Equateur avait déjà dénoncé ces incursions sans pour autant défendre la souveraineté nationale comme l'a fait Rafael Correa. En Avril 2007, Correa avait déjà déclaré qu'il ne permettrait plus que des forces régulières et rebelles violent le territoire équatorien suite à la capture de huit guérilleros des Farc dans le Sucumbios (voir article conjoncture Une incursion de trop du 5 mai 2008).

 

En 1999, le Plan Colombie a provoqué une concentration des Forces armées révolutionnaires colombiennes au sud du pays dans les provinces du Nariño et Putumayo, frontalières à l'Equateur. La dollarisation de l'économie équatorienne en 2000 sous le régime de Mahuad a pour sa part facilité le blanchiment d'argent issu du trafic de drogue, activité à laquelle participe les Farc. Dans un contexte de crise politique et financière, la frontière nord est devenue un territoire dominé par l'économie informelle et illicite. La frontière nord s'est donc convertie en un espace d'instabilité pour l'Equateur mais également pour la région.

Le seul emblème de contrôle était marqué jusqu'à maintenant par la base militaire de Manta accordée en concession aux Etats-Unis depuis 1999. Face à cette conjoncture, Rafael Correa est le premier homme politique équatorien à avoir inscrit sur l'agenda le problème de la frontière nord avec la publication d'un plan national nommé « Plan Ecuador » (http://www.mmrree.gov.ec/mre/documentos/pol_internacional/plan_ecuador/indice.htm). Le renforcement de la sécurité de la frontière nord et le développement des trois provinces frontalières (Esmeraldas, Carchi, Sucumbios) font partie du plan d'action prioritaire. Suite aux derniers évènements, le plan devrait d'ailleurs être sujet à des modifications dans les prochaines semaines. Le plan a pour objectif de « compromettre l'Equateur à renforcer la coordination interinstitutionnelle pour accroître le capital des ressources publiques investies pour le développement des provinces du nord, [...], et encourager la coopération technique et financière internationale à participer à l'élaboration d'une politique de sécurité sur la base du développement et d'une culture de paix ». Le Plan Ecuador s'inscrit en opposition à la politique menée par les Etats-Unis dans le pays. Il défend également la position nationaliste du gouvernement qui appuie son discours politique sur le retour à la patrie depuis la campagne électorale de 2006 (ajouter le PDF Photo). La défense de la souveraineté nationale est l'axe privilégié de la politique gouvernementale.

 

Au regard de ce contexte, on comprendra mieux pourquoi le chef d'Etat tient une posture radicale, soutenue par une majorité de pays de la région, face à la politique colombienne jusque là fébrilement dénoncée par les gouvernements équatoriens antérieurs, par manque de volonté mais aussi d'appui régional. Les accusations aujourd'hui portées par la Colombie à l'encontre des liens entretenus par le gouvernement de Correa avec les Farc, en particulier le ministre de la sécurité, Gustavo Larrea, doivent de même être mises en perspective. Ce n'est pas le gouvernement de Correa spécifiquement qui ne reconnaît pas les Farc comme organisation terroriste, mais les gouvernements antérieurs également. L'Equateur privilégie depuis toujours une position neutre afin de ne pas subir l'internationalisation du conflit sur son territoire. Uribe n'en est pas à sa première accusation à l'encontre de la politique équatorienne, cependant son discours fustigateur s'est renforcé sous le gouvernement de Correa, pour cause d'opposition idéologique entre les deux chefs d'Etat. Les confrontations se multiplient sur la question du contrôle de la frontière nord depuis l'investiture de Correa. C'est la deuxième fois que l'Equateur rappelle son ambassadeur de Bogotá. Alors qu'Uribe est à la recherche de coupables externes pour justifier son action, Correa rebondit sur le conflit pour provoquer des changements internes des plus sensibles. En effet, l'un des cinq premiers articles approuvés par la Constituante le 2 avril est « L'Equateur est un territoire de paix, où il n'est pas permis d'établir de bases militaires étrangères avec des objectifs militaires ». C'est la base de Manta, concession accordée aux Etats-Unis pour la lutte contre le trafic de drogue, qui est directement remise en cause. Les deux protagonistes sont cependant favorables à la mise en place d'une coopération régionale voir internationale pour résoudre le problème de la frontière nord.

 

Rafael Correa, soutenu par le mouvement politique indépendant Alianza Pais (renommé Acuerdo Pais), a remporté les élections de 2006 sur la base d'un discours réformiste et antisystème. En effet, afin de marquer son opposition aux dysfonctionnements du système législatif en Equateur, le mouvement n'avait pas inscrit de liste aux législatives. Preuve du soutien à ce nouveau mouvement politique, le vote nul avait atteint un score historique de 21,67%. Professeur d'économie, R.Correa n'est entré en politique qu'en 2005, suite renversement du président de la république Lucio Gutiérrez, auquel il a vivement participé. Après un court passage au poste de ministre de l'économie, il a décidé de fonder son propre mouvement politique face à l'inertie des politiques traditionnels à mettre en place une assemblée constituante. Après dix ans d'instabilité politique, le président élu, Rafael Correa, a fait de la mise en place de l'Assemblée Constituante le mot d'ordre de la campagne présidentielle pour rétablir les équilibres politiques, juridiques, économiques et territoriaux dans le pays. Le projet est en cours, la nouvelle constitution devrait être approuvée par referendum à l'automne. En termes de réforme sectorielle, le gouvernement reste dans une logique de conservation des appuis avant l'approbation de la nouvelle constitution. En ce qui concerne l'intégration régionale de l'Equateur, R.Correa a su rattraper le temps perdu. Le pays est désormais membre associé du Mercosur. Les relations bilatérales avec l'Argentine, le Brésil, et le Chile ont été renforcées. Cet appui régional gagné par Correa doit également être considéré comme un facteur décisif de la levée de son discours et de son action contre la Colombie.

 

 

Retrouver les articles du blog électoral 2006 pour plus d'informations sur le contexte politico-institutionnel en Equateur et le dessin de la victoire de Correa : http://www.opalc.org/index.php?option=com_content&task=blogcategory&id=28&Itemid=67

Lire également :

ECHEVERRIA, Julio. El desafio constitucional. ed Abya Yala et Ildis, Quito, 2005.

FREIDENBERG, Flavio, « Populisme religieux et ingouvernabilité en Equateur » dans Dabène Olivier (Coord), Des élections contre la démocratie ?, Presse de Sciences Po, Paris, 2008.

LACUISSE, Marie-Esther, Les organisations alternatives aux partis politiques : les mouvements politiques indépendants en Equateur, mémoire de master, IEP Paris, 2006.