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Iran: le surprenant faux-pas de la diplomatie brésilienne
Intégration et relations internationales
Écrit par Olivier Dabène   
Mardi, 15 Juin 2010 14:09

Après un mois de tensions, de nouvelles sanctions contre l'Iran ont été votées le 9 juin (résolution 1929) au Conseil de sécurité de l'ONU. Le résultat : 12 voix pour, 2 contre (la Turquie et le Brésil) et une abstention (le Liban), traduit l'isolement du Brésil.

Quel bénéfice pouvait bien attendre le président Lula de l'accord signé le 17 mai avec l'Iran et la Turquie ? Comment expliquer ce surprenant faux-pas, alors que la diplomatie brésilienne volait jusque là de succès en succès ?

 

L'Iran s'efforce depuis quelques années de convaincre la communauté internationale de la légitimité de sa volonté de maîtriser la technologie nucléaire, en arguant de ses intentions d'en faire un usage strictement civil. Le Brésil, de son côté, a poursuivi pendant les huit années de la présidence de Lula, une politique étrangère volontariste et audacieuse, qui lui a conféré un statut d'interlocuteur incontournable sur la scène internationale. Sa capacité à articuler des alliances nouvelles a contribué à modifier les règles du multilatéralisme. A l'OMC surtout, le Brésil a su défendre ses intérêts et contrebalancer le condominium des Etats-Unis et de l'Europe.

Le dossier nucléaire est toutefois d'une autre nature. Le Brésil, après avoir sans doute caressé quelques ambitions de devenir une puissance nucléaire, a opté pour une politique de transparence, vis-à-vis notamment de son voisin, et longtemps rival, l'Argentine.  

Le Brésil a signé le Traité de non prolifération nucléaire en 1998.

Le Brésil s'est même souvent posé en exemple de puissance potentielle ayant renoncé à ses ambitions.

Vis-à-vis de l'Iran, le Brésil a cherché à apparaître comme un acteur émergent dénué de l'arrogance que confère la possession de l'arme nucléaire. Fort de son influence croissante sur la scène internationale, le Brésil a cherché à s'imposer comme un médiateur.

Reprenant les idées américaines d'un accord prévoyant que l'uranium iranien serait enrichi par un pays tiers et rendu pour être exploité par son réacteur nucléaire de recherche, le Brésil a dans un premier temps fait preuve d'habileté.

Là où la « communauté internationale », c'est-à-dire les Etats-Unis et ses alliés, souhaitait imposer une solution, le Brésil se faisait fort de prendre langue avec l'Iran et de discuter les termes d'un accord.

Le texte signé le 17 mai par l'Iran, la Turquie et le Brésil n'a donc pas grand-chose d'innovant.

Le Brésil n'ignorait toutefois pas que les Etats-Unis ne pourrait accepter un arrangement tardif, permettant une nouvelle fois à l'Iran de « gagner du temps ». Les 1200 kilos d'uranium prévus dans l'accord représentaient 70% du stock en octobre 2009, mais moins de 50% en juin 2010.

La signature de l'accord acquise, le Brésil a alors fait preuve d'une certaine susceptibilité, voire d'arrogance, lorsque les critiques, notamment de l'administration américaine, se sont exprimées. A l'issue d'un mois de tensions, le vote au conseil de sécurité de l'ONU est venu confirmer un isolement du Brésil pourtant prévisible.

Pourquoi une telle erreur, qui vient quelque peu gâcher le bilan jusque là si positif de la politique étrangère de Lula ?

Plusieurs hypothèses viennent à l'esprit.

La diplomatie Brésil a-t-elle soudainement perdu le sens des rapports de force ? Ayant ces dernières années engrangée tant de succès, s'est-elle estimée en mesure de s'imposer dans le domaine nucléaire, comme elle l'a fait dans le domaine commercial ? Le Président Lula a-t-il souhaité terminer son mandat sur un coup d'éclat, apparaissant comme un faiseur de paix ?

Il est naturellement trop tôt pour répondre à ces questions. Il semble toutefois difficile de soupçonner les diplomates brésiliens, particulièrement compétents, d'ignorance et de naïveté.

L'équation personnelle de Lula et de son entourage est plus vraisemblablement en cause. Une certaine griserie a peut-être été à l'œuvre, couplée à la volonté de faire la démonstration de l'influence du Brésil dans le monde au moment où s'accélère la campagne électorale. Une petite dose de frictions calculées avec les Etats-Unis, entretenue par un Celso Amorin guère apprécié à Washington, est toujours susceptible de rapporter des dividendes politiques à l'intérieur ou l'extérieur du Brésil. Certains observateurs vont même jusqu'à soupçonner Lula de nourrir des ambitions internationales pour sa « retraite ».

Quoi qu'il en soit, l'erreur iranienne du Brésil emporte d'ores et déjà des conséquences négatives.

Le Brésil apparaît en premier lieu comme un partenaire peu fiable. Alors que les Etats-Unis et l'Europe, qui a signé avec le Brésil un accord de partenariat stratégique en 2007, ont érigé ce pays au rang de puissance régionale relai, le Brésil a en quelque sorte trahi leur confiance. La colère d'Hillary Clinton a donné la mesure de la déception provoquée par l'initiative iranienne de Lula.

Le Brésil peut sans doute, et à juste titre, critiquer l'hypocrisie des puissances nucléaires, il n'en demeure pas moins qu'il s'est écarté du consensus qui se dégage ces dernières années à propos du régime iranien et de ses ambitions nucléaires.

Au plan des valeurs, la diplomatie brésilienne apparaît au surcroît dépourvue de cohérence. Alors que le Brésil se refuse à reconnaître le nouveau gouvernement hondurien, pourtant issu d'élections libres, il ne trouve rien à redire aux dérives anti-démocratiques du Venezuela de Chavez, et signe un accord avec l'Iran, devenu depuis les élections volées de 2009 un Etat policier répressif.

Le rafraichissement des relations avec les Etats-Unis vient s'ajouter aux différends commerciaux entre les deux pays. Le Brésil a été autorisé par l'OMC à prendre des sanctions commerciales contre des produits nord-américains, ayant jugé recevable sa plainte contre les subventions versées aux producteurs de coton. Le Congrès américain, qui doit examiner en fin d'année le renouvellement du système de préférences généralisées pour le Brésil, pourrait avoir des états d'âme.

Au total, cet épisode ne fera pas progresser la revendication traditionnelle d'un siège permanent au conseil de sécurité. Le 17 mai, la Chine et la Russie ont voté aux côtés des Etats-Unis. Le Brésil non.

Le successeur de Lula devra s'employer pour faire oublier ce faux-pas, à partir de janvier 2011. D'ici là, les relations entre les Etats-Unis et le Brésil seront au point mort.