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« Chile : un país atendido por sus dueños » : c’est la plaisanterie à la mode depuis l’élection de Sebastián Piñera à la présidence du pays en janvier dernier. Elle fait référence à une inscription que l’on trouve parfois dans les restaurants, notamment en province. Etre servi par les propriétaires est normalement une marque de qualité : on est en droit d’attendre un service prévenant et efficace. A l’échelle du pays, le sens est évidemment plus ambigu !
Il s’agit surtout de rappeler la richesse du nouveau Président, à la tête d’une fortune de plus d’un milliard de dollars, qui le place au 701ème rang du classement Forbes des personnes les plus riches du monde. Plus que la somme en elle-même, les critiques s’inquiètent de la multiplicité des domaines d’activité des sociétés dont il est actionnaire : médias, banque, santé, grande distribution, transport aérien, énergie et même… un club de football.
Jusqu’à la semaine dernière, il s’agissait donc d’une blague, qu’on retrouvait tant dans la presse satirique que sous la plume d’éditorialistes renommés. Elle marquait une certaine inquiétude face au flou qu’entretient le nouveau président sur la formule qu’il mettra en œuvre pour éviter les conflits d’intérêt. Après la présentation du nouveau gouvernement, le 9 février dernier, il semblerait que l’humour ait en réalité anticipé sur l’actualité politique.
En effet, le nouveau cabinet ministériel, qui prendra ses fonctions en mars prochain, ressemble par certains côtés à un véritable conseil d’administration du pays ! Le Président avait beaucoup insisté sur sa volonté de former un « gouvernement des meilleurs », pour marquer son indépendance des partis, en particulier ceux du centre-droit qui le soutiennent. De fait, 13 des 22 ministres ne sont pas des militants. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de conviction politique, mais au moins n’en ont-ils pas fait leur profession. Finalement, le politicien le plus aguerri est probablement Jaime Ravinet, ancien de la Concertation qui redevient ministre de la Défense. Déjà éloigné depuis quelques années des instances dirigeantes de son parti, la Démocratie Chrétienne, il n’est pas certain qu’il incarne l’union nationale que Piñera inspiré par l’ « ouverture » de Nicolas Sarkozy aurait souhaité mettre en place.
S’ils ne sont pas de purs politiques, d’où proviennent donc les nouveaux ministres ? Principalement du secteur privé et du monde universitaire. Si ce gouvernement n’incarne pas la « transversalité » annoncée, au sens de la représentation de différentes sensibilités politiques, il est par contre généreusement équilibré du point de vue de la représentation des groupes et familles qui pèsent dans l’économie chilienne. Alfredo Moreno, membre du directoire de Falabella (grande distribution) et de Penta (banque), devient ainsi ministre des Affaires Etrangères. Son expérience en matière de diplomatie est surtout fondée sur son rôle dans l’expansion internationale de l’entreprise, notamment vers le Pérou. Laurence Goldborne, ancien directeur général d’un concurrent direct dans la grande distribution (Cencosud), hérite du ministère des mines, secteur clé dans le pays du premier producteur mondial de cuivre. Magdalena Matte, issue d’une prestigieuse famille connue pour son opposition au gouvernement de Salvador Allende, occupera le portefeuille du logement. Au Sernam (Service National de la Femme), on trouvera Carolina Schmidt, qualifiée par le passé par une revue du monde des affaires de « première dame des Luksic », famille qui apparait au 76ème rang du classement Forbes.
L’autre spécificité de ce cabinet est de comporter 6 ministres titulaires de doctorats, en particulier en économie, pour les postes de ministre des finances, de l’économie ou des transports. Cette nouvelle génération de « Chicago boys », formés aux Etats-Unis, souhaite renouer avec les taux de croissance des années 1990. D’une manière générale, le Président affiche des objectifs très ambitieux pour son mandat de quatre ans, en particulier la création d’un million d’emplois.
Au-delà de l’enthousiasme affiché jusqu’à présent, on peut toutefois s’interroger sur la capacité de ce gouvernement à réformer. L’expérience politique risque de faire particulièrement défaut lorsqu’il s’agira de négocier avec un parlement sans véritable majorité, ou au moment de faire face à des crises, inévitables quels que soient les titulaires du pouvoir. Les universitaires débarquant en politique ont souvent fait preuve d’une certaine maladresse, notamment durant les gouvernements de la Concertation. De même que les entrepreneurs et cadres-dirigeants, la politique, avec son rythme lent et son quotidien semé d’embûches, pourrait provoquer certaines désillusions. Il sera intéressant de voir combien de temps se maintiendra le slogan du « gouvernement des meilleurs ». Par ailleurs, la très forte représentation des intérêts économiques provoque des doutes légitimes sur la nature des réformes qui seront mises en œuvre. On suivra donc attentivement les premiers pas de ce gouvernement, dans un contexte d’alternance qui promet de nombreuses surprises.
Document : le nouveau gouvernement au complet
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