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Honduras: le coup d'Etat selon Mel Zelaya
Démocratie et représentation
Écrit par Olivier Dabène   
Dimanche, 31 Janvier 2010 18:03
Le 30 janvier dernier, le président dominicain Leonel Fernandez a organisé une rencontre entre Manuel Zelaya et trois politistes : Manuel Alcantara (Université de Salamanque), Olivier Dabène (Sciences Po) et Anibal Pérez Liñán (Université de Pittsburgh).

Deux jours après son arrivée en République Dominicaine, détendu mais combatif, Manuel Zelaya s'est confié avec une apparente sincérité. Olivier Dabène relate la teneur de cet entretien.

Mel Zelaya est longuement revenu sur l'enchaînement de séquences ayant conduit au coup d'Etat. Selon lui, deux séries de facteurs sont en cause.

En premier lieu, le président Zelaya s'est mis à dos les compagnies pétrolières transnationales, en voulant faire appliquer une loi déjà ancienne, précisant les conditions de livraison du pétrole raffiné. Cette loi prévoit notamment que le carburant doit être livré refroidi (à 15°) et non à température ambiante. Les pétroliers achetant leur produit refroidi et le revendant à température ambiante au Honduras engrangent de larges bénéfices dus à la dilatation.

Zelaya a été plutôt évasif concernant sa volonté politique de prendre le contrôle de la filière énergétique, à un moment où sont découvertes des réserves de pétrole (Cuencas de Tela y Mosquita). Début 2007, Zelaya avait accusé ces compagnies de faire du « terrorisme énergétique » et avait procédé à la confiscation de certaines réserves de carburant, ce dont les médias avaient rendu compte.

On se rappelle aussi qu'au moment de l'entrée du Honduras dans l'ALBA, un accord avait été signé (25 août 2008) permettant à l'entreprise « gran nacional » pétrolière de l'ALBA de prospecter dans les eaux territoriales honduriennes. Les multinationales pétrolières craignaient alors d'être exclues d'un marché prometteur.

Zelaya estime que ces compagnies (Shell et Texaco) ont orchestré une campagne de dénigrement à son égard, faisant savoir qu'une destitution serait souhaitable.

Certains observateurs ont d'ailleurs évoqué un « golpe de oro negro » pour souligner le rôle des compagnies pétrolières.


En second lieu, Zelaya a bien sûr évoqué le débat politique et institutionnel. Il a souligné que l'idée de réformer la constitution de 1982, afin de mettre un terme aux violations systématiques, n'était pas sienne, pas plus que la proposition d'une « quatrième urne » devant recueillir l'avis des Honduriens sur l'opportunité d'une telle réforme. Il a évoqué l'accord auquel était parvenu l'ensemble de la classe politique sur cette question, au cours de diverses réunions auxquelles participaient le président de l'Assemblée, Roberto Micheletti, et les principaux dirigeants des partis politiques, dont Porfirio Lobo. Puis il a relaté la façon dont Micheletti avait subitement changé d'opinion, de retour d'un séjour à Miami pour les fêtes de Noël 2008, et soupçonne ce dernier d'avoir été convaincu par des interlocuteurs aux Etats-Unis de la nécessité de renverser le président. Alors qu'il décrit ses relations passées avec Micheletti comme très amicales, les deux hommes ne se rencontreront plus jusqu'à aujourd'hui.

Qui aux Etats-Unis a pu de cette façon influencer Micheletti ? Zelaya estime que les secteurs patronaux honduriens, parmi lesquels figure une importante communauté émigrée cubaine, ont cherché des relais parmi les cubano-américains de Floride, présentant le président comme une marionnette de Chavez. Zelaya mentionne le nom d'Otto Reich déjà impliqué dans la tentative de coup d'Etat contre Chavez en 2002 et dans de nombreuses autres opérations politiques en Amérique latine, comme le relate un article de réseau Voltaire.

Des élus républicains de Floride ont aussi joué un rôle important en mobilisant leurs réseaux à Washington.

Il est vrai que l'évolution politique de Zelaya a provoqué la montée du mécontentement dans de nombreux secteurs conservateurs de la société hondurienne.

Zelaya présente l'adhésion à l'ALBA comme le produit d'une nécessité économique, Chavez lui ayant fourni une assistance de 100 millions de dollars en six mois, là où les Etats-Unis ne souhaitaient pas aller au-delà des 30 millions de dollars d'aide annuelle. Zelaya a beau affirmer que Chavez ne demande aucune contrepartie politique, ce que confirme régulièrement Leonel Fernandez à propos de Petrocaribe, il n'en demeure pas moins que les secteurs patronaux honduriens ont été choqué par ce rapprochement politique.

La perspective des élections présidentielles de novembre 2009 a suscité aussi une série de débats internes au Parti libéral. Zelaya estime que sa cote de popularité étant élevée, il était en mesure de peser sur les élections primaires. Son choix ne se portant pas sur Micheletti, celui-ci aurait définitivement été convaincu de la nécessité de le renverser. Il n'aurait pas hésité à verser 50 000 dollars aux députés ne soutenant pas sa candidature et l'option du coup d'Etat.

Différentes séquences ont donc convergé, mais Zelaya ne cache pas qu'au centre de ses problèmes s'est trouvée son évolution politique, que de nombreux acteurs ont interprété comme une conversion au communisme.

Zelaya a beaucoup ironisé notamment sur ses relations avec Cuba, qu'il a visité en mars 2009 à l'occasion de la Rencontre internationale sur la globalisation et les problèmes de développement. Il a expliqué aussi la façon dont il était parvenu, contre l'avis de tous (Etats-Unis, Cuba, majorité des pays d'Amérique latine), à inscrire la réintégration de Cuba dans l'agenda de discussion de l'OEA lors de son Assemblée générale de San Pedro Sula (3 juin 2009), et a faire adopter une résolution annulant l'expulsion de 1962. A cette occasion, il est apparu comme un défenseur de la cause cubaine, alors même que Fidel Castro ne veut pas entendre parler de la réintégration de son pays à cet organisme.

Il a ironisé aussi sur son inféodation à Chavez, rappelant que celui-ci l'avait prévenu qu'une adhésion à l'ALBA pourrait lui attirer des problèmes.

Zelaya ne s'est pas montré particulièrement amer au sujet de l'impuissance de la communauté internationale à faire entendre raison à Micheletti.

Il estime simplement que les Républicains aux Etats-Unis sont parvenus à monnayer la confirmation de la nomination d'Arturo Valenzuela comme sous-secrétaire d'Etat en charge de l'Amérique latine, en obtenant que les pressions contre Micheletti soient modérées.

Une semaine avant la prise de fonction de Lobo, le 20 février dernier, le Département d'Etat a finalement menacé de saisir les biens de Micheletti aux Etats-Unis, ce qui l'a convaincu de se retirer et de ne pas transmettre l'écharpe présidentielle à Lobo. Une action qui aurait facilement pu être mise en œuvre six mois plus tôt...

Zelaya est même en grande partie satisfait de ne pas avoir cédé à la tentation de l'affrontement violent, que recherchaient les putschistes. Il confirme à ce sujet que le Commandant en chef des forces armées, un ami, l'a appelé le lendemain du coup d'Etat pour lui expliquer que l'expulsion vers le Costa Rica avait été décidée par l'armée, et qu'elle contrevenait à l'ordre d'élimination physique qui avait été donné par les auteurs du coup d'Etat.

Zelaya se présente désormais comme un symbole de la fragilité de la démocratie et entend bien poursuivre son combat pour réhabiliter son image et contribuer à la consolidation démocratique dans son pays.

Le président Fernandez, de son côté, souhaite profiter de la présence de Zelaya dans son pays pour proposer une réforme de la Charte démocratique interaméricaine, afin de lui donner plus d'efficacité. Selon le président dominicain, il aurait suffit que les Etats-Unis suspendent le Traité de libre commerce avec le Honduras, pour amener Micheletti à résipiscence.

Une telle réforme est sans doute nécessaire, mais quels que soient les dispositifs de défense collective de la démocratie qui sont adoptés, ils doivent être portés par une volonté politique unanime pour prétendre être efficace.

En l'occurrence, la crise hondurienne a montré que la polarisation politique actuelle du continent peut ressusciter l'anticommunisme et faire reculer l'Amérique latine au temps de la guerre froide et des coups d'Etat.

Zelaya est en partie responsable de cette évolution, bien qu'il ne l'ait pas concédé.