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La décision du nouveau président salvadorien Mauricio Funes de faire appel aux forces armées pour pallier l'incapacité de la police nationale civile face à la criminalité galopante se voit approuvée par la grande majorité de la population salvadorienne et soutenue politiquement par les cadres du FMLN, mais suscite la controverse au sein de diverses associations et organisations internationales et réveille la peur d'une militarisation de la sécurité publique dans la région.
Dès son discours d'investiture du 1er juin 2009, Mauricio Funes avait mis l'accent sur la sécurité comme priorité du nouvel agenda gouvernemental et s'était prononcé avec fermeté sur la lutte contre le crime organisé : narcotrafic, maras et corruption. Une des mesures phares reposait sur l'amplification de la coopération entre police et forces armées, s'inscrivant dans la continuité de ce qui avait été mis en place dès le milieu des années 1990 avec les Grupos de Tareas Conjuntas (déployés dans les zones rurales et sur les routes) puis, en 2003, avec les Grupos de Tareas Antipandillas (patrouilles conjointes police-armée visant à lutter spécifiquement contre les maras et pandillas). Depuis le 6 novembre, ce sont donc 2 500 militaires qui ont été déployés dans les communes les plus violentes du pays et qui réalisent depuis des activités traditionnellement exécutées par la police, au premier rang desquelles patrouilles et arrestations (au nombre de 200 depuis leur déploiement). Un rapport sur le bilan de ces opérations devrait être remis par le gouvernement à l'Assemblée au terme des six mois d'intervention militaire prévus.
Cette mesure repose sur un article constitutionnel autorisant le Président à faire appel à l'armée dans le cas de situations exceptionnelles, si tous les autres moyens disponibles ont été auparavant épuisés. Dès le mois de juin dernier, le Ministre de la Défense (Gal Daniel Munguía Payés) avait ainsi déclaré que l'insécurité avait largement dépassé les capacités institutionnelles de la police, et que celle-ci avait par conséquent besoin d'un renfort militaire, non seulement en terme de personnel mais également en termes de « culture » et de rigueur, l'armée faisant figure d'institution modèle. Depuis c'est le modèle de la « coresponsabilité » -la sécurité est l'affaire de tous, et non de l'institution policière seule- qui est mis en avant par le gouvernement. Le caractère « exceptionnel » de la situation se justifie par la croissance incontrôlée des deux principales formes de délinquance dans le pays: les homicides et les extorsions. On comptait, pendant la première quinzaine du mois d'octobre 16 homicides par jour dans le pays. Le taux d'homicides pour 100 000 habitants est quant à lui plus de sept fois supérieur à la moyenne mondiale et deux fois plus élevé que la moyenne latino-américaine. Ainsi, selon un sondage LPG-Datos (La Prensa Gráfica) du 1/12/09, l'insécurité est devenue le principal problème des Salvadoriens, alors qu'elle était reléguée depuis quelques années au second rang (derrière les préoccupations économiques), et ce alors même que le pays affronte la pire crise économique depuis 27 ans.
Cette mesure connaît pour l'instant un fort soutien de l'opinion publique, marquée par un fort sentiment de peur et d'insécurité collective, comme le prouve l'impact produit, il y a un peu plus d'un mois, par un courrier électronique supposément attribué aux maras diffusé dans l'ensemble du pays. Annonçant une action des maras à partir de 18h et décrétant un couvre-feu généralisé dans la capitale, celui-ci avait provoqué la fermeture précipitée d'écoles, d'universités et de bureaux et avait véritablement paralysé la ville, bien que l'information ait été démentie, au même moment, par les maras.
Selon le même sondage, 50,5% des Salvadoriens pensent que le Président Funes est en train de résoudre les problèmes d'insécurité. De manière générale, et ce malgré les dissensions internes et les inquiétudes suscitées par les plus radicaux du gouvernement - à l'image de l'intervention du vice-président Salvador Sánchez Cerén au Venezuela lors du « Compromiso de Caracas » visant à définir le « socialisme du XXIème siècle », ou de celle de l'ambassadeur salvadorien à Cuba (le Salvador a rétablit depuis le 1er juin ses relations avec l'île) défendant la nature « socialiste » et « révolutionnaire » du parti- Mauricio Funes recueille l'adhésion d'une grande majorité de la population, puisque 78% de la population appuie le travail réalisé par le nouveau Président dans les six premiers mois de son gouvernement.
Du côté du soutien politique, tout se passe comme si les rôles avaient été inversés. Alors que le FMLN avait vivement critiqué les Grupos de Tareas Antipandillas mis en place en 2003 lorsqu'il était dans l'opposition, les députés FMLN et leurs soutiens au PCN (Partido Conciliación Nacional) se prononcent aujourd'hui en faveur de la systématisation de l'intervention des forces armées dans des tâches de sécurité publique. ARENA est le parti qui émet le plus de réserves, à l'image du député aréniste Ernesto Angula qui soulignait récemment : « no creo que la Fuerza Armada tenga estas responsabilidades ». La question de l'intervention des forces armées semble donc aujourd'hui dépasser, voire inverser, le clivage politique traditionnel qui opposait les deux principaux partis.
Lors d'un entretien, un conseiller du Ministre de Sécurité et Justice nous explique quelle est pour lui la logique de cette mesure. Si elle est critiquable dans les faits, elle correspond à une logique et à une stratégie politiques, puisqu'elle permet au gouvernement de « respirer » et de se défaire, pour un temps, de la pression publique et médiatique autour du thème de la sécurité. Selon lui, ces cinq prochains mois seront donc l'occasion pour le gouvernement de réfléchir à des alternatives et de formuler de nouvelles politiques de sécurité pour le pays.
Cette mesure, assez surprenante pour un gouvernement ayant jusqu'alors vivement dénoncé l'interventionnisme militaire, se voit largement critiquée par les associations de la société civile et la « communauté internationale des droits de l'homme ». Elle pose en effet la question de la frontière entre deux institutions dont la nature et les fonctions, au sortir du conflit civil, ont été clairement définies et séparées. Les Accords de Chapultepec, signés le 16 janvier 1992 mettant fin aux douze années de conflit civil, tout comme le Tratado Marco de Seguridad Democrática, signé par les pays centraméricains en 1995, s'entendaient sur les nouvelles tâches attribuées à ces institutions : sécurité et défense nationale attribuées aux forces armées, et sécurité publique à la nouvelle police nationale. L'intervention des forces armées dans la sécurité publique vient donc brouiller cette frontière, le plus souvent sous l'argument de menaces transnationales (comme les maras et pandillas) qui font fi non seulement de ces frontières conceptuelles (le crime organisé menaçant à la fois sécurité publique et sécurité nationale) mais également des frontières géographiques.
A ces critiques viennent également se superposer des problèmes plus pratiques de gestion de la relation (difficile) entre police et forces armées, car cette mesure est vécue par un bon nombre d'officiers de police comme la reconnaissance de leur défaite dans la lutte contre la criminalité et la délinquance. Elle envoie également selon certains un « mauvais message » à la population et aux délinquants, à savoir que les délinquants « ont gagné » et que la police « a perdu ». Les conflits n'ont d'ailleurs pas tardé à émerger, la police mettant en avant dès la fin octobre, les violations des droits de l'homme attribuées aux opérations menées par les forces armées dans le cadre de cette nouvelle mesure (El Diario de Hoy, 27/11/09).
S'il est encore trop tôt pour tenter de mesurer les effets produits par cette mesure, elle fait l'unanimité au sein de l'opinion publique qui semble plus confiante en la capacité des forces armées pour gérer les problèmes de sécurité du pays que dans celles de la police, dont certains membres se voient aujourd'hui impliqués dans une importante affaire de corruption. Cette mesure intervient en effet alors que huit hauts membres de la police, dont l'ex-directeur Ricardo Menesses (de 2003 à 2005) ou encore le directeur du Centro Antipandillas Transnacional basé à San Salvador (Douglas Omar García Funes), sont accusés d'avoir caché des preuves et de s'être enrichis personnellement dans le cadre d'un mandat d'arrêt international contre le contrebandier « Chepe » Luna. Dans un climat de défiance mutuelle, certains membres de la police suspectent d'ailleurs les forces armées d'être à l'origine de ces accusations.
Si ces interventions ne sont pas nouvelles, puisque l'armée intervient auprès de la police depuis le milieu des années 1990 dans certaines opérations spécifiques, le recours répété à cet instrument fait peser la menace d'une institutionnalisation de la militarisation de la sécurité publique (même s'il convient de préciser que, pour l'instant, cette mesure n'est prévue que pour six mois), qui s'inscrit également dans une tendance à la régionalisation de celle-ci puisque le Mexique, le Guatemala mais aussi le Brésil ont régulièrement recours à l'armée pour intervenir dans des opérations de sécurité publique traditionnellement gérées par la police.
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