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Pouvoir politique et médias en Équateur:le débat autour de la Ley de Comunicación
Société
Écrit par Lucie Chatelain   
Lundi, 23 Novembre 2009 20:17

DrapeauEquateurLe débat qui a actuellement lieu autour du projet de Ley de Comunicación en Équateur s'inscrit dans un contexte politique et médiatique particulier, en même temps qu'il se présente en résonance de projets ou de polémiques similaires en Amérique Latine, notamment dans le cas de l'Argentine et du Vénézuela.

 

 

"Me ratifico en la posición de siempre, creo que una prensa verdaderamente libre e independiente es fundamental para una democracia, pero igual pienso que una prensa corrupta con intereses políticos es nefasta".

Rafael Correa, dans une interview pour la radio Sonorama.

 

Le débat qui a actuellement lieu autour du projet de Ley de Comunicación en Équateur s'inscrit dans un contexte politique et médiatique particulier, en même temps qu'il se présente en résonance de projets ou de polémiques similaires en Amérique Latine, notamment dans le cas de l'Argentine et du Vénézuela.

 

La première caractéristique de ce contexte est sans nul doute le conflit permanent et ouvert, déclaré entre le président Rafael Correa et les grands médias dits « indépendants » qui, dans un contexte d'affaiblissement voire de disparition d'une alternative politique viable, semblent parfois jouer le rôle d'un groupe parlementaire d'opposition. Le dialogue entre le Président et certains journalistes (en particulier Jorge Ortiz, Carlos Vera et Emilio Palacio) a ainsi pu, ces derniers temps, se résumer à un échange d'insultes et de dépréciations réciproques. Correa a dénoncé le manque de responsabilité, de formation et de sérieux des journalistes équatoriens (accompagné de critiques moins profondes, pour ne mentionner qu'un exemple, « gordita horrorosa », à Sandra Ochoa, journaliste pour El Universo) tandis qu'à l'opposé de nombreux journalistes ont mis en question l'autoritarisme et la soumission à Hugo Chávez du président.

 

Au delà de ces invectives, le conflit a été nourri par une suite de mesures judiciaires portant atteinte à plusieurs médias, et notamment à Teleamazonas, pour le non-respect de la Ley de Radiodifusión y Televisión, notamment suite à la diffusion de programmes, d'images non autorisés ou de nouvelles basées sur des présomptions. Outre ces aspects règlementaires, Correa n'a pas cessé de dénoncer les intérêts économiques auxquels seraient soumis les grands groupes médiatiques nationaux se déclarant « indépendants ». Il a fustigé les liens entre la chaîne Teleamazonas et la banque Pichincha, ou encore a décidé de mettre fin aux contrats publics conclus avec les entreprises équatoriennes possédant des capitaux dans des paradis fiscaux -ce qui est notamment le cas du journal El Universo. La décision d'augmenter à 12% la taxe IVA pour le coût du papier utilisé par la presse, parmi d'autres mesures économiques pour faire face à la crise financière mondiale, a également été perçue comme un coup bas porté aux médias.

 

En réponse, ces médias se sont faits les chantres de la défense de la liberté d'expression, d'ailleurs questionnée par plusieurs organisations de défense de Droits de l'Homme suite à l'emprisonnement de journalistes ou la fermeture de canaux. Ainsi en 2008, Fundamentos a reporté 22 alertes d'atteinte à la liberté d'expression dans le pays.

 

Malgré ce conflit, on ne peut comprendre les enjeux de la question des médias en Équateur sans prendre en compte deux autres éléments centraux dans l'analyse de la présidence de Correa : d'une part, le recours et la maitrise des instruments de communication dans la promotion de sa politique et dans la construction de son image (par exemple, son rapport d'activité hebdomadaire télévisé chaque samedi); d'autre part, l'apparition sous son gouvernement de médias publics, (justifiés par l'importance qu'il semble accorder à la qualité de l'information et du débat).

 

Le projet de loi de communication répond donc, à la fois, à la nécessité de prendre en compte ces nouvelles données contextuelles dans la régulation des médias, et au besoin de préciser et d'appliquer les principes présent dans la nouvelle Constitution adoptée en septembre 2008 -d'où la mention de loi organique. A cette fin, trois projets ont été présentés à l'Assemblée Nationale : celui de César Montúfar, celui du Foro de Comunicación, et celui de Rolando Pachana, parlementaire de Alianza País, parti de Rafael Correa. Une commission créée pour l'occasion est en charge de rédiger le projet final.

La polémique a été déclenchée dès l'annonce de la présentation du projet «officiel » et, allègrement nourrie par l'ensemble des médias. Elle s'est concentrée sur certains points, invoquant à la fois le non-respect des traités internationaux concernant les droits humains ratifiés par l'Équateur et la volonté de faire taire toute opposition au gouvernement actuel.

 

Premièrement, bien que le projet interdit la censure antérieure et institue une responsabilité ultérieure, il mentionne des pré-requis à l'information ("veraz", "contextualizada", "plural" (art. 9) ou encore "de calidad" (art.14),"contrastada", "oportuna" (art. 15) -qui peuvent être discutables. Ce projet entend aussi mettre en place un registre des médias qui conditionne leur activité. Les requis de ce registre visent en réalité à l'instauration d'une auto-régulation de l'éthique des médias, puisqu'il s'agit d'obliger chaque média à définir un code de déontologie, sans pour autant en imposer le contenu. Le polémique porte surtout sur l'organisme créé afin de réguler les médias et d'appliquer les principes de la loi (el Consejo Nacional de Comunicación e Información), dans la mesure où il est composé de représentants du gouvernement et de la société civile, mais pas des médias. En outre, si le projet mentionne la distinction entre médias privés, médias publics et médias communautaires, on lui reproche de ne pas préciser les mécanismes requis afin de mettre en place l'indépendance des médias publics vis-à-vis du pouvoir politique. Enfin, l'obligation de détenir une qualification d'enseignement supérieur dans le domaine de la communication pour exercer l'activité journalistique a révolté de nombreux éditorialistes.

 

Ce que l'on peut retenir du débat houleux autour de ce projet est avant tout lié à la manière dont il a été traité dans la presse. En scandant incessamment son combat pour la protection de la liberté d'expression contre « una ley mordaza », elle a écarté du débat plusieurs mesures contenues dans le projet, comme la suppression des monopoles et oligopoles médiatiques, l'interdiction de l'intervention du système financier dans le capital des médias, ou encore l'appui accordé aux médias communautaires. Mais la forte réaction et la discussion autour du projet marquent sans doute à la fois l'acuité du conflit entre presse et pouvoir dans le pays et l'importance qu'a pris, ces dernières années, la question de la communication.