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Épisode 4: Retrait ou persistance de l'armée dans la vie politique hondurienne? (1982-2009)
Le retour officiel de la vie politique hondurienne aux mains des civils en 1982 est fortement marqué par la figure du colonel Alvarez, nommé illégalement Commandant en chef des Forces Armée par son allié du Parti Libéral, le Président Suazo (1982-1986).
Une fois à ce poste et ayant été promu de façon éclair au grade de Général, il épure les gradés de tous ses rivaux, notamment en les nommant attachés militaires dans de lointaines ambassades. Détenteur de fait du pouvoir exécutif et en étroite collaboration avec la C.I.A., Alvarez négocie avec les Etats Unis de nouveaux accords de coopération militaire. Après la fin du régime de Somoza au Nicaragua, le Honduras devient alors la tête de pont des Etats-Unis dans la région. L'administration de R. Reagan souhaite faire du pays un modèle de démocratie civile. En réalité, celle-ci n'est que de façade : Alvarez se montre virulent contre le sandinistes, accueille les contras de son côté de la frontière, poursuit sans relâche les guérilleros salvadoriens sur son territoire et gouverne le pays par la terreur et la répression contre les grèves et toute politisation « communiste » de la société. Mais une trop grande concentration du pouvoir entre ses mains ajoutée à son implication dans différentes affaires de corruption décideront un groupe d'officiers menés par Walter Lopez Reyes à l'arrêter et à l'envoyer au Costa Rica en compagnie de son entourage politique en 1984, chose devant laquelle le président Suazo s'incline, sous la menace d'être lui aussi exilé de force.
Cette période est indubitablement la plus fortement marquée par l'impérialisme des Etats-Unis, alors impliqués dans toutes les décisions ou changements aux plus hauts niveaux de l'Etat hondurien. Le revirement à la tête des armées est ainsi à mettre en rapport avec un revirement de politique étrangère du côté de Washington. En effet, les Etats Unis préconisent désormais une politique d'ajustement structurel et de développement économique ainsi qu'une réintégration politique des guérilleros abandonnant les armes en Amérique centrale - ce qui ne signifie pas pour autant la fin définitive de l'utilisation de massacres et de terreur militaire dans la région au service de leur politique étrangère. Plus axé sur la rivalité avec son voisin salvadorien que sur la lutte « anti-subversive » que son prédécesseur, Walter Lopez tente de diminuer la coopération militaire avec les Etats Unis et entreprend le désarmement des contras sur son territoire.
Privé de pouvoir effectif depuis son entrée à la présidence, le Président Suazo investit toute son énergie pour faire élire à sa succession l'un de ses proches au Parti Libéral. Mais devant une suite de manœuvres de corruption partisane qui touche aussi le Parti National, le système politique hondurien entre en crise. Les forces armées vont une nouvelle fois intervenir, mais de façon complètement inédite : en compagnie de l'Eglise catholique et des syndicats, ces dernières vont en effet pousser les deux partis politiques à la négociation. Alors que les militaires avaient rythmé par la force toutes les transitions politiques depuis la fin du cariisme, les voilà devenus les principaux médiateurs entre les deux principaux partis afin d'éviter la confrontation. A la table des négociations, les forces armées parviennent à convaincre les partis d'organiser des élections primaires et des élections présidentielles dans un même scrutin. Celui-ci donne vainqueur le libéral José Azcona Hoyo, qui devient ainsi Président de la république (1986-1990). Malgré ces avancées démocratiques, le pouvoir militaire continue néanmoins de s'exercer parallèlement au pouvoir civil, grâce notamment à son monopole sur le maintien de l'ordre public (le service de police) ; répression sanglante et disparitions continuent d'être monnaie courante parmi ses modes d'actions.
C'est à partir de la fin de la guerre froide et des contacts croissants avec le FMI pendant la présidence de Rafael Leonardo Callejas (1990-1994), que l'armée va peu à peu perdre de son importance. En effet, le Honduras ne représente plus un intérêt stratégique pour Washington, et l'aide états-unienne diminue fortement à partir de 1989. L'ombre persiste cependant sur les innombrables massacres et autres violations aux droits de l'homme commises par les forces armées dans les années 1980. En témoigne la nomination en 1992 du général Discua comme Commandant en chef des forces armées, alors même que de nombreuses plaintes dénoncent sa participation à des assassinats de civils. La démilitarisation du pouvoir poursuit malgré tout son cours : une série de mesures sont prises dans les années 1990 afin de limiter, au moins dans la forme, le pouvoir politique de l'armée. En 1993, un criminel militaire est pour la première fois condamné par un tribunal civil dans une affaire de viol et de meurtre. En 1994, les services de renseignements (DNI, Direccion Nacional de Investigacion), service jusqu'alors contrôlé par des militaires, sont transférés à des civils. En 1995, sous le mandat du libéral Carlos Roberto Reina (1994-1998), la conscription est remplacée par le volontariat[1].
C'est par la mainmise sur une partie de l'économie que les militaires tentent alors de garder un œil sur la vie publique. Ils sont en effet encore gestionnaires de la marine marchande et du contrôle des douanes et des migrations, ce qui a, depuis les années 1970 et au moins jusque dans les années 1990, permis de prendre part au trafic de drogue qui transite par le Honduras depuis la Colombie à destination de la Floride (d'Ans, 1997). En outre, l'armée est propriétaire de la seule entreprise nationale de télécommunications (Hondutel), d'une banque (BANFA), d'une compagnie d'assurances (Trevisa), de diverses fabriques (notamment de ciment et de chaussures), d'une radio, d'une équipe de football, et des arsenaux qui ont le monopole de la vente d'armes dans le pays. La frontière est parfois difficile à établir entre le patrimoine des forces armées et celui de ses membres, en témoigne le nombre de gradés dont la retraite se transforme en carrière de riche homme d'affaires. Comme le décrit André-Marcel d'Ans en 1997, « bien que la Constitution les définisse comme ‘une institution nationale à caractère permanent, essentiellement professionnelle, apolitique et non délibérante', les forces armées se sont converties, de fait, en un mélange de force politique, de groupe de pression et d'entité corporative ».
La fin des années 1990 marque la fin de la pacification officielle de l'Amérique centrale, ce qui pousse encore à la réduction du budget militaire. Les réformes concernant l'armée se poursuivent avec la restitution aux civils des tâches de police et la nomination de civil au secrétariat d'Etat à la défense, les troupes passant sous les ordres directs du Président de la République à partir de la réforme constitutionnelle de 1998. Ces mesures ont jusqu'à aujourd'hui manqué d'efficacité même si elles constituent un progrès formel vers la plus grande dépendance de l'armée vis-à-vis du pouvoir civil. Dans un article récent (2007), Leticia Salomon met en évidence les problèmes de définition et d'orientation des mesures prises en matière de contrôle de l'armée ou de politiques de défense, de formation et de recrutement. Le pouvoir civil semble en effet laisser une grande part des décisions aux généraux de par l'imprécision des buts et moyens de ses mesures. Les canaux parallèles par lesquels l'armée exerçait son influence sont en revanche bien coupés : l'armée perd successivement le contrôle de la marine marchande, de l'entreprise de télécommunications (Hondutel), de la Direction Nationale des Migrations et de l'Institut Géographique National. Cette période étant celle de l'essor de l'industrie manufacturière, notamment dans la région de San Pedro Sula (Cortès), on peut penser que l'armée a cherché peu à peu à renforcer ses liens avec les entrepreneurs de cette région afin de préserver l'influence qu'elle était progressivement en train de perdre. Cette tendance se retrouve aujourd'hui à travers la connivence entre les forces armées et les pouvoirs législatif et judiciaire tous liés aux entrepreneurs via les partis politiques et les institutions patronales.
Le récent coup de force rejoint les méthodes utilisées précédemment par l'armée à l'encontre de Présidents élus. Les forces armées interviennent en 2009 en faveur des pouvoirs judiciaire et législatif contre le pouvoir exécutif. D'après Leticia Salomon, cette crise est due à la conjonction d'intérêts allant à l'encontre de la continuité du mandat du Président Zelaya (2005-2009). Quatre catégories d'acteurs ont constitué de facto une coalition de cause en faveur du coup d'Etat :
1) La quasi-totalité des partis politiques[2] (à l'exception du parti de gauche Union Démocratique), qui se sont sentis menacés par les ambitions de Zelaya aux prochaines élections.
2) Les institutions élues, nommées ou très influencées par le Congrès (la Procuradoria general[3], le Ministerio Público, le Tribunal Suprême Electoral, la Cour Suprême ainsi que la Commission Nationale des Droits de l'Homme)
3) Les associations patronales et les milieux d'affaires (notamment par le biais de la COHEP ou de la ANDI), très opposés aux mesures de Zelaya en matière de législation du travail et à son adhésion à l'ALBA et aux accords Petrocaribe.
4) Les médias, notamment les figures de Rafael Ferrari et Carlos Flores (du parti libéral et liés à Micheletti) et Jorge Canahuati (du parti conservateur), propriétaires à eux trois de la plupart des canaux radiophoniques et télévisuels du pays ainsi que des principaux titres de la presse écrite (Salomon, 2009).
Quel est le rôle de l'armée dans cette connivence des pouvoirs économique, législatif, judiciaire et médiatique contre l'Exécutif ? En prenant position dans le conflit politique opposant cette coalition au président Zelaya et en acceptant d'en endosser le rôle de bras armé, les militaires ont mis en péril l'indépendance des pouvoirs ainsi que leur vocation non partisane. Au début de la crise, des gradés à la retraite ayant exercé dans les années 1980 ont défendu une position politique « anticommuniste », relayée par une grande partie des médias appelant les militaires à ne pas se plier aux ordres du Président en ce qui concernait l'organisation de la consultation citoyenne (Salomon, 2009). Cette prise de position publique met en lumière la dimension très idéologique de l'intervention de l'armée. Socialisée à l'anticommunisme pendant la guerre froide, l'armée hondurienne a internalisé la phobie de la « menace subversive » au point d'en devenir un élément central de son identité. C'est précisément cette phobie qui s'est trouvée réveillée par le rapprochement inattendu de Zelaya avec Chavez. Bien que les mesures sociales prises par le président depuis 2008 n'aient rien de spectaculaire, une campagne a été menée depuis plusieurs mois par les associations patronales dans les médias pour dénoncer la dérive « communiste » du gouvernement et l'on a vu ces derniers jours dans les manifestations pro-coup d'Etat de nombreuses pancartes proclamant « Non à Cuba », « Non à Chavez » et « Non au communisme ».
De l'ensemble de ces éléments, on peut tirer les conclusions suivantes, même si le dénouement de la crise nous en dira sans doute davantage:
1) La faiblesse des institutions politiques honduriennes, notamment de l'indépendance des pouvoirs et de la Constitution (dans son contenu comme dans son application) a permis à l'armée de reprendre un rôle majeur dans la vie politique. Cela intervient alors mêmle que les militaires avaient graduellement perdu des éléments de leur indépendance et de leur influence majeure sur le pays dans les années 1990. On peut donc penser, qu'en plus d'autres considérations, l'armée cherche à travers ce coup de force à récuperer une influence qu'elle avait perdue.
2) Les militaires se trouvent être à la fois le bras armé et la clef de voûte d'une alliance partisane, économique, judiciaire, législative et médiatique contre l'exécutif. Cela ne signifie pas pour autant que cette alliance soit homogène ni que l'armée y soit subordonnée. Elle a - comme cela s'est souvent vu par le passé - pour l'instant laissé un civil à la tête du pouvoir exécutif au sein du gouvernement de fait. Cependant, dans le cas où ce dernier gouvernement continuerait son exercice, l'équilibre entre ces diverses forces peut être rompu et l'armée pourrait revenir sur le devant de la scène. Cela constitue une situation risquée pour la coalition de civils qui pense aujourd'hui gouverner le Honduras au moins jusqu'aux prochaines élections.
3) La crise actuelle a des conséquences importantes en termes de démocratisation. En effet, les mesures de Zelaya (notamment les réformes sociales, l'adhésion à l'ALBA et aux accords Petrocaribe) ont polarisé les institutions contre lui les rendant partisanes et rompant l'équilibre entre les pouvoirs, preuve de leur manque total d'indépendance. De plus, c'est la confiance entre le Président, le Congrès, les organes judiciaires et les citoyens qui est rompue, ce qui pose de graves obstacles à la gouvernabilité du pays, que le Président revienne ou non dans ses fonctions de fait.
Bibliographie indicative:
- André-Marcel d'Ans, Le Honduras, difficile émergence d'une nation, d'un Etat, Karthala, Paris, 1997
- Leticia Salomón, "El sistema de defensa en Honduras", Atlas del RESDAL, 2005, http://atlas.resdal.org/
- Leticia Salomón, "La conducción y el control civil de la defensa: un reto democrático", Atlas del RESDAL, 2007, http://atlas.resdal.org/
- Leticia Salomón, "Honduras. Políticos, Empresarios y Militares: Protagonistas de un golpe anunciado", RESDAL (Red de Seguridad y Defensa en América Latina), 2009
http://maria.webpg.net/honduras/articulo-leticia-salomon.pdf
[1] Cette mesure, même si l'on peut penser que son application ne fut ni totale ni immédiate, revêt une importance particulière dans le sens où de véritables raffles étaient organisées par les forces armées qui embrigadaient de force des jeunes hommes. Arrêtés dans la rue ou dans les transports en commun (ce qui excluait les enfants des familles aisées qui circulent en véhicule particulier), ces derniers étaient immédiatement détenus et sommés d'effectuer sur le champ de 12 à 24 mois de service militaire, sans aucune considération d'ordre scolaire, universitaire ou familial.
[2] Le Parti Libéral (dont une part importante est aux côtés de Micheletti, le rival de Zelaya aux dernières élections primaires), le PINU et le Parti de la Démocratie Chrétienne ainsi que le Parti National
[3] On appelle en Amérique latine « Procurateur Général » la haute fonction au sein du Ministère de la Justice dont les compétences ont trait à la défense des intérêts publics et la protection des droits des citoyens. |