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Coup d'Etat au Honduras : un regard historique sur un phénomène nouveau (3)
Démocratie et représentation
Écrit par Cecilia Baeza et Nicanor Madueño   
Vendredi, 03 Juillet 2009 01:00

Honduras3Episode 3: L'installation de l’armée dans la vie politique hondurienne (1946-1982)

La modernisation et la professionnalisation de l'armée hondurienne commence avec la fin du règne de Tiburcio Carías (1933-1946). La dictature se relâche et l'Armée devient un acteur majeur de la vie politique. 

D'un point de vue sociologique, l'engagement dans les forces armées joue un rôle d'ascenseur social. La discipline et la professionnalisation de l'Armée creusent son écart avec le clientélisme de la classe politique. Ces éléments confèrent aux militaires un certain prestige social. Deux tendances politiques principales se dessinent au sein de ces derniers. Les uns se rallient aux idées libérales de l'oligarchie tandis que les autres s'identifient à un certain populisme orienté vers les secteurs ruraux de la société. Durant cette période, les gradés sont principalement issus de la nouvelle classe moyenne mais sont parfois sensibles aux revendications de l'élite traditionnelle ou des masses populaires. Cependant la nation hondurienne est si peu unifiée que l'armée ne sait souvent ce qu'elle doit défendre lorsqu'elle se prévaut d'être garante de sa sécurité et de sa souveraineté. Durant cette période, on peut dire que les militaires « ne resteront jamais très loin de l'exercice du pouvoir [...], tirant prétexte de l'inexistence ou de l'inopérance d'institutions réellement démocratiques pour se superposer sans cesse au jeu légal des élections » (d'Ans, 1997).

 

 

Si le contexte de la Guerre froide s'étend au Honduras, ce n'est pas seulement la logique stratégique états-unienne qui guide les comportements politiques de l'armée. Son autonomisation politique lui fait à son tour adopter les pratiques des partis politiques dont elle avait su se préserver jusqu'alors : elle commence en effet à défendre ses intérêts clientélistes, corporatistes ou sectoriels, au fur et à mesure que son contrôle sur les structures du pays l'enrichissent et lui permettent davantage d'autonomie.

 

 

C'est lors des élections de 1954 que l'armée entre pour de bon dans la vie politique hondurienne. Cette année-là, l'interventionnisme états-unien prend racine au Honduras à travers la signature d'un traité de coopération avec l'US Airforce[1]. Les élections honduriennes arrivent alors que le mandat du nationaliste Juan Galvez se termine sur fond de grèves et de manifestations à la fois contre la United Fruit Company et contre la coopération militaire avec les États Unis. L'épisode qui s'en suit évoque certaines ressemblances avec celui que nous venons de connaître en 2009 : alors qu'aucun candidat ne remporte la majorité absolue des suffrages, il revient au Congrès de nommer le Président de la République. Contre toute légalité néanmoins, Julio Lozano Diaz (Parti National) s'autoproclame Président de la République. Il cherche à constitutionnaliser son mandat en convoquant une assemblée constituante - nommée par lui -, convocation dont il reçoit la capacité via un plébiscite. Alors qu'il recueille 89,4% de votes favorables (le scrutin est honteusement trafiqué!), il est renversé par un groupe d'officiers le 21 octobre 1956 qui donne le pouvoir à une junte militaire. L'armée prend alors - et pour longtemps - pied dans la vie politique hondurienne, et considère qu'elle constitue « un des pouvoirs constitutifs de l'Etat démocratique, mais un pouvoir dont le degré de légitimité se situe en quelque sorte au dessus des trois autres [le législatif, l'exécutif et le judiciaire], puisqu['elle s'arroge] le droit de leur désobéir chaque fois qu'elle jugent que leur autorité est devenue illégitime, s'autorisant à les remettre par la force dans le droit chemin » (d'Ans, 1997).

 

 

C'est le début de la militarisation de la vie politique et la consécration de la fin du caudillisme qui caractérise l'histoire du Honduras depuis son indépendance. L'armée nationale est désormais unifiée et bien trop solidement équipée pour être menacée par une quelconque milice locale.

 

 

Ce premier coup de force ne l'installe pourtant pas encore durablement au pouvoir. Les militaires dirigent l'Exécutif pendant seize mois puis restituent en 1957, la présidence au candidat qui avait recueilli le plus de voix lors des élections de 1954 : le libéral Ramón Villeda Morales. L'armée est cependant divisée au sujet de ce dirigeant très progressiste. Deux tendances en son sein lui sont farouchement opposées : le courant conservateur proche de l'élite traditionnelle et l'aile populiste séduite par les méthodes du dictateur nicaraguayen Somoza. Après négociation entre les militaires et le gouvernement, des élections sont organisées pour convoquer une assemblée constituante, à laquelle les suffrages donnent une majorité libérale. Il est à retenir de la nouvelle constitution de 1957 qu'elle donne l'autonomie aux forces armées : celles-ci nommeront dorénavant leur propre chef et ne recevront aucun ordre ni du Président ni d'un éventuel ministre de la défense. Le mandat de Villeda Morales est marqué par une grande confusion, le Président réprimant des foyers de guérilla du côté de sa frontière avec le Salvador et déjouant au sein même de l'armée des tentatives de putsch en lien avec le régime de Somoza.

 

 

Ce mandat est l'un des plus progressistes qu'a connu le Honduras et les élections de 1963 laissaient apparaître en tête un candidat libéral aux positions anti-militaristes remettant en cause l'autonomie de l'armée établie dans la Constitution de 1957. Cela entraîne la colère de nombre de gradés. Ces éléments font songer à une partie du Parti National à s'allier avec les militaires afin de récupérer le pouvoir. Il est vrai que dans le contexte de la Révolution cubaine et des coups d'États successifs au Salvador et au Guatemala mettant fin à des gouvernements progressistes, l'adjectif « communiste » ne tarde pas à entacher la réputation du nouveau candidat. De son côté, l'armée voit dans ses projets ainsi que dans l'instauration sous le mandat de Villeda d'une garde civile dépendante de l'Exécutif une atteinte bien trop forte à ses intérêts. Modesto Rodas est donc tout simplement enlevé par les militaires dix jours avant les élections.

 

 

Ce coup d'Etat brutal entraîne le massacre immédiat de la garde civile ainsi que celui de citoyens entrés en résistance contre des patrouilles de l'armée dans la capitale. Des mouvements syndicaux et diverses formes de résistance prennent de l'ampleur et commence alors une période de terreur. Pour ce qui est du gouvernement, c'est le chef des armées, le colonel Oswaldo López Arellano qui est nommé chef de l'État. Contre toute attente, il s'appuie sur une coalition qui inclut Óscar Flores, le propre rival de Modesto Rodas au parti libéral, et Ricardo Zúniga Agustinus, une figure issue de l'aile gauche du Parti National dont une scission avait donné le PUN (Parti de l'Union Nationale). C'est sur cette coalition centriste puis sur le seul PUN que s'appuiera jusqu'à son terme le régime militaire. Le gouvernement civil légifère alors dans la connivence avec les milieux d'affaires et réprime les mouvements de grève tandis que les capitaux états-uniens s'emparent de la quasi-totalité du marché hondurien. Pour tenter d'apaiser le mécontentement populaire, les militaires décident néanmoins d'amorcer un relatif virage à gauche, par la mise en place des mesures fiscales touchant les milieux d'affaire et en réamorçant la réforme agraire débutée sous Villeda Morales mais pour l'instant restée lettre morte.

 

 

Cette prééminence des affaires internes pour l'Armée est encore renforcée après la Guerre des cent heures contre le Salvador en 1969 - dite aussi Guerre du football -, conflit dont elle sort affaiblie du point de vue son image. Les militaires comprennent que pour conserver leur assise sur la société, il faut consentir à des réformes libérales. Les demandes de justice sociale sont en effet de plus en plus pressantes. C'est ce qu'il se produit après les élections en 1971 du nationaliste Ramón Ernesto Cruz et sa violente répression de mouvements paysans. L'armée cède aux revendications des syndicats ouvriers, du patronat et des organisations paysannes pour réinstaurer par la force le pouvoir militaire de López Arellano en décembre 1972. Ce dernier va paradoxalement mener une politique très libérale alors que c'est lui-même qui avait mis fin en 1963 au pouvoir de Modesto Rodas, jugé trop progressiste. On voit ici que l'armée est capable de produire des politiques libérales comme conservatrices tant qu'il s'agit de défendre son autonomie, quitte à faire usage de la force. L'annonce de réformes agraires et économiques en faveur des plus pauvres offre au Général la plus grande manifestation de soutien (principalement des ouvriers et des paysans) de l'histoire du pays. Mais suite à un scandale de corruption au sein de la compagnie bananière United Brands impliquant López Arellano lui même, celui-ci est écarté du pouvoir[2] et remplacé par le colonel Juan Alberto Melgar. A la fin des années 1970, cette dernière est revenue à des méthodes de répression plus sévères appuyées par le Parti National et écarte tous les gradés libéraux des cadres du pouvoir.

 

Au début des années 1980, les États Unis perdent leur meilleur allié dans la région avec la fin du régime somoziste et opèrent un revirement stratégique vers le Honduras. Celui-ci se traduit par un énorme soutien financier visant à faire du pays une vitrine de la réussite de l'alignement sur les États-Unis. Cette manne ne tardera pas à être détournée par les différents pouvoirs du pays, y compris l'Armée. Mais cette vitrine ne saurait être irréprochable sans le retour des civils au pouvoir, ce que Washington s'empresse de demander. Cela ne se fait pas sans garanties : il est convenu que l'Armée reste garante du « bon » fonctionnement des institutions, que les formations politiques ne doivent s'engager dans aucune forme de réformisme assimilable, de près ou de loin, au « communisme » et que toute forme de mobilisation politique ou sociale doit se faire sous le contrôle des militaires. C'est donc une démocratie de façade et sous tutelle qui s'amorce. Les militaires au pouvoir autorisent l'élection d'une assemblée constituante qui à leur grand dam, est gagnée par le Parti Libéral. Une alliance entre la C.I.A. et un groupe d'officiers de rang moyen mené par le colonel Gustavo Alvarez Martinez reprend toutefois la main. C'est avec leur bénédiction que se fait élire Roberto Suazo Córdova aux élections présidentielles de novembre 1981. Suazo Córdova est un cadre du Parti Libéral mais il est aussi et surtout un fervent anticommuniste. C'est le début d'une période durant laquelle le colonel Álvarez Martinez va exercer le pouvoir de fait - en utilisant au besoin une violente politique de terreur - et réformer le fonctionnement hiérarchique des forces armées afin de les soumettre à son autorité tout en se constituant un patrimoine colossal. Paradoxalement, le retour au pouvoir des civils en 1982 consacre une nouvelle fois l'autonomie et le pouvoir politique de l'Armée.

 

 

De la période que nous venons de décrire, les éléments suivants sont capitaux pour l'analyse du contexte actuel:

 

1) L'influence de la politique étrangère états-unienne et de la répression de toute forme de participation politique progressiste est un élément majeur du comportement de l'armée. C'est Washington qui modernise à la fois son matériel et son commandement, lui donnant les moyens de mettre fin au caudilllisme et à l'inviolabilité du pouvoir présidentiel, c'est à dire de régner sans partage de d'effectuer des coups d'État.

 

2) Cependant, cela ne signifie pas nécessairement (même si cela s'est produit à plusieurs reprises) que les militaires prennent le pouvoir en écrasant totalement le gouvernement civil ni qu'ils annulent les élections prévues. Leur pouvoir peut laisser ré-émerger les institutions civiles ou continuer de s'exercer de façon plus forte et parallèlement à celles-ci.

 

3) Une fois au pouvoir, les militaires s'appuient généralement sur les franges centristes des libéraux et des nationalistes, s'alliant successivement avec différents secteurs de la société et passant par dessus le gouvernement civil pour mettre en place des politiques de gauche comme de droite. L'armée ne constitue pas non plus un bloc homogène au niveau de sa tendance politique, une partie étant liée à diverses tendances libérales, une autre ayant une tendance nationaliste traditionnelle, une troisième s'identifiant davantage au populisme de droite.

4)     Ce que l'armée défend de façon constante c'est son autonomie totale du pouvoir civil ainsi que ses intérêts matériels propres notamment dans la gestion et la propriété qu'elle détient sur les maigres structures du pays. C'est un élément majeur des différentes alliances qu'elle peut passer avec des forces d'oppositions afin d'effectuer des coups de force contre les gouvernements en place.

 



[1] Tegucigalpa sert de base au putsch organisé par le colonel guatémaltèque Castillo Armas avec l'appui de la CIA contre son propre gouvernement jugé trop proche de la « subversion communiste ». Il s'agit du gouvernement du Président Jacobo Arbenz, qui avait entre autres pris l'initiative d'une réforme agraire - donnant lieu à des indemnisations - et s'était décidé à mettre fin aux activités de la United Fruit Company sur son territoire.

[2] Après quoi il mena une carrière tranquille d'homme d'affaires prospère.