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Coup d'Etat au Honduras : un regard historique sur un phénomène nouveau (2)
Démocratie et représentation
Écrit par Cecilia Baeza et Nicanor Madueño   
Lundi, 01 Juin 2009 01:00

Honduras2Episode 2 : Zelaya et la classe politique hondurienne

Il faut d'abord pour comprendre la crispation d'une bonne partie de la classe politique contre Mel Zelaya, revenir sur la nature du système partisan hondurien et sur les mécanismes qui expliquent son extrême perméabilité aux intérêts des principaux acteurs économiques du pays.

L'avènement d'un système de partis politiques moderne au Honduras est assez tardif. La compétition entre les deux seul partis existants, le Parti National et le Parti Libéral, se résume à une rivalité entre caudillos traditionnels. Consolidé par le dictateur Tiburcio Carías, le Parti National domine alors largement la scène politique hondurienne. L'émergence d'un mouvement ouvrier dans le complexe bananier et le retour d'exil de certains opposants au régime cariiste font néanmoins émerger au milieu des années 1940 une nouvelle offre politique. Le Parti Libéral connaît d'importantes défections, la plus importante conduisant à la formation du Parti Démocratique Révolutionnaire Hondurien (PDRH) en 1946, lui-même à l'origine du Parti Communiste Hondurien (PCH) fondé suite à la grande grève des ouvriers du complexe bananier en 1954. Poussé à se réformer pour éviter l'implosion, le Parti Libéral voit dès lors monter en son sein une nouvelle élite bourgeoise, urbaine et critique du caudillisme, avec à sa tête Ramón Villeda Morales. Ce processus de rénovation du personnel politique du Parti Libéral ouvre des fenêtres d'opportunités pour de nouveaux acteurs, notamment parmi les industriels émergents de la région de San Pedro Sula. Ces industriels rejoignent les Libéraux dans leur volonté de modernisation économique du pays (Euraque, 1997). Parmi eux figurent des personnalités encore aujourd'hui influentes telles que Jorge Bueso Arias ou Jaime Rosenthal. Politiquement progressiste, cette génération n'en donne pas moins le coup d'envoi à la pénétration du système partisan par l'élite capitaliste hondurienne, notamment sampédrine. C'est également de cette période que datent les premiers mécanismes d'institutionnalisation de la participation patronale aux institutions étatiques. L'incorporation en 1957 des « associations commerçantes, industrielles, agricoles et d'éleveur » au sein du Conseil National Electoral en est un exemple.

 

Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, cette bourgeoisie nationale ne se comporte pas toujours comme le cheval de Troie des Etats-Unis, car comme le soulignent avec justesse Mario Posas et Remy Fontaine, elle est parfois elle-même en concurrence avec les entreprises états-uniennes qui tendent à monopoliser le marché hondurien et limitent sa propre capacité à accumuler du capital. Ceci explique le soutien des industriels de la Côte nord au réformisme protectionniste des années 1960 (Posas et Fontaine, 1980: 49). En revanche, il est évident que menacée par la montée des mouvements révolutionnaires dans la région dans les années 1970 et 1980, cette même élite s'est réfugiée dans l'alignement avec les Etats-Unis et s'est dès lors plutôt reportée vers l'aile droite de l'échiquier politique hondurien. Les plus radicaux d'entre eux ont constitué une association patronale de triste mémoire, l'APROH (Association pour le Progrès du Honduras), fervent soutien du Général Alvarez Martinez, commandant en Chef des Armées dans les années 1980 et auteur de la politique « antisubversive » la plus féroce de l'histoire du pays (assassinats et disparitions mystérieuses).

 

Les années 1990-2000 marquent une nouvelle étape dans la pénétration des organisations patronales dans la vie politique, au premier rang desquels apparait le COHEP (Conseil Hondurien de l'Entreprise Privée) (Meza et Salomon, 2008). De nombreux auteurs honduriens parlent depuis quelques années de « groupes de pression » ou plus exactement de « poderes fácticos »[1]. Un exemple significatif de cette intrusion croissante se trouve dans la réorganisation de la Justice. Le COHEP dispose en effet depuis le début des années 2000 d'un rôle non négligeable dans la sélection des magistrats de la Cour Suprême[2]. L'idée consistait à ouvrir cette institution à la « société civile » et ainsi à lui donner davantage d'autonomie par rapport à un Exécutif dont elle avait longtemps été à la solde - la majorité présidentielle ayant pris l'habitude de nommer à sa convenance les juges suprêmes pour toute la durée du mandat. Cet effort de démocratisation a eu des effets positifs, mais il a également institutionnalisé la participation d'un groupe aux intérêts essentiellement corporatistes aux niveaux les plus élevés de l'Etat. Le COHEP n'est pas le seul syndicat patronal à pouvoir jouer de son influence. L'AHM (Association Hondurienne des Maquilas), l'ANDI (Association Nationale des Industriels), ainsi que les chambres régionales de commerce, dont la très puissante CCIC (Chambre de Commerce et d'Industrie de Cortes), ont en effet régulièrement voix au chapitre. Or toutes ces organisations possèdent par ailleurs d'autres canaux d'influence, tels que le financement des partis politiques[3], la rédaction des projets de loi en matière de politique économique, ou encore des réseaux de sociabilité très étroits avec les hommes politiques, dont un grand nombre ont la double casquette d'entrepreneur et de député. Le politologue hondurien Ernesto Paz estime que « ces groupes non seulement paralysent mais médiatisent les réformes politiques nécessaires pour le pays ; ils génèrent une crise de gouvernabilité et fragilisent le système de partis »[4]. Les réseaux politico-économiques sont d'autant plus solides qu'ils sont dominés par quelques familles issues de la bourgeoisie émergente des années 1960. Pour la journaliste hondurienne Thelma Mejia (2006), « le pouvoir économique [est aux mains] de familles traditionnelles qui se sont rénovées et qui se sont accaparées des structures partisanes et des postes de décision au gouvernement[5] ». Il faut pour compléter le tableau ajouter les médias, dans la mesure où ceux-ci les plus grands titres de presse comme les principaux canaux de télévision appartiennent à ces familles. Cette endogamie est remarquablement illustrée par la famille Facussé : Miguel Facussé est un industriel tegucigalpin et actuellement l'homme le plus fortuné du pays ; Carlos Flores Facussé, son neveu, a été Président de la République de 1998 à 2002 ; la famille Flores est fondatrice et propriétaire du journal El Heraldo, l'un des trois premiers titre de presse du pays.

 

Manuel Zelaya n'est pas issu d'un milieu très différent du reste de la classe politique hondurienne. Né en 1952 dans le département d'Olancho, une des régions les plus pauvres du centre-est du pays, il vient d'une famille de propriétaires terriens. Les Zelaya sont des notables: magistrats, hommes de lettres, politiciens... Ils participent activement et depuis plusieurs générations à la vie publique du pays et sont de tradition libérale. "Mel" s'engage dans les années 1970 au sein du Parti Libéral, et rallie comme son père la faction "rodiste" du parti (Modesto Rodas incarne l'opposition au pouvoir de l'Armée). Il entame alors une carrière politique sans jamais cependant délaisser  sa carrière d'entrepreneur agricole, dans le secteur de l'exploitation forestière. Il rentre d'ailleurs en 1987 dans le directoire du COHEP et préside l'Association Nationale des Entreprises de Transformation du Bois (ANETRAMA). Zelaya accède pour la première fois au gouvernement en 1993, sous le mandat de Carlos Roberto Reina, le leader de l'aile la plus progressiste du parti. Cette promotion est la suite logique de son implication dans les organisations patronales. Il dirigie le Fonds Hondurien d'Investissement Social et se fait remarquer pendant la gestion de l'après Ouragan Mitch Il conserve son portefeuille dans le gouvernement de Carlos Flores Facussé (1998-2002). Ses ambitions vont alors croissant au sein du parti. Il crée sa propre tendance et cultive une image de cow-boy honnête et simple, lié à la terre et aimant les chevaux. C'est grâce à cette image qu'il gagne les élections internes de son parti et se présente en 2005 aux présidentielles, qu'il gagne face au très conservateur Porfirio Lobo Sosa.

 

Cette interpénétration des milieux politiques, économiques et médiatiques a considérablement verrouillé le champ politique hondurien qui ne s'est pas professionnalisé de façon autonome. Comme le regrette l'historien hondurien Jorge Alberto Amaya dans sa lettre ouverte, ce système s'est révélé très exclusif, dans un pays où 70% de la population vit dans la pauvreté. Ce sont précisément ces secteurs que Zelaya a tenté de convoquer à partir de 2008 dans un style populiste jusqu'alors inconnu dans le pays. Dès lors, rien d'étonnant selon nous à voir les milieux d'affaires peser de tout leur poids en faveur du coup de force contre Zelaya.

 

Bibliographie indicative:

 

Meza Victor, Salomon Leticia, Honduras, poderes facticos y sistema político, CEDOH (Centro de Documentacion de Honduras), 2008, Tegucigalpa.

Fontaine Remy, Posas Mario, "Honduras at the Crossroads", Latin American Perspectives, Vol. 7, No. 2/3, Central America: The Strongmen are Shaking (Late Spring - Summer, 1980), p. 45-56

Euraque Dario A., Reinterpreting the Banana Republic : Region and State in Honduras, 1870-1972, University of North Carolina Press, 1997, 270 p.



[1] Ce concept, beaucoup utilisé en Amérique latine, se réfère au pouvoir qui s'exerce en marge des institutions légales, en vertu d'une capacité de pression ou d'autorité (ex: la banque, l'Eglise, la presse, etc.).

[2] Le COHEP fait partie de la « Junte nominatrice »

[3] José Azcona accusait déjà en 1990 le COHEP d'avoir financé le Parti National à hauteur de 8 millions de dollars US. (Paz Aguilar, 1990 : 24)

[4] http://www.radiolaprimerisima.com/noticias/7371

[5] http://www.radiolaprimerisima.com/noticias/7371