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Coup d'Etat au Honduras : un regard historique sur un phénomène nouveau (1)
Démocratie et représentation
Écrit par Cecilia Baeza et Nicanor Madueño   
Mardi, 30 Juin 2009 01:00

Honduras1Episode 1 : récapitulatif des événements

Dimanche 28 juin, le président du Honduras, Manuel Zelaya (Parti Libéral), a été brutalement renversé par l'Armée et exilé au Costa Rica. Ce coup d'Etat militaire est le premier que connaît l'Amérique centrale depuis la fin de la guerre froide.

Elu en 2005, « Mel » - comme l'appellent ses partisans - est le cinquième président libéral depuis le retour des civils au pouvoir en 1982[1]. Il avait entamé un tournant diplomatique vers la gauche pro-Chavez en adhérant en janvier 2008 à Petrocaribe[2] puis en août de la même année à l'ALBA (Alternativa Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América en espagnol)[3]. Ce nouveau positionnement dans la région constituait une rupture historique pour ce pays d'Amérique centrale. Allié traditionnel des Etats-Unis pendant la guerre froide, il avait été utilisé comme base d'intervention stratégique dans les conflits civils de ses voisins nicaraguayen et salvadorien. Au niveau interne, les velléités de progrès social en matière de législation du travail dans les maquiladoras[4] avaient provoqué en février 2009 de fortes oppositions dans le milieu patronal de San Pedro Sula, la capitale économique et industrielle du pays.

 

Depuis quelques mois, Mel Zelaya souhaitait la tenue d'un référendum statuant sur une réforme constitutionnelle qui autoriserait le renouvellement des mandats présidentiels, jusqu'à présent limité à un seul. Il n'existait alors aucun article de loi permettant l'organisation d'un tel scrutin. Appelé à se prononcer sur le sujet, le Congrès a voté une loi le 23 juin régulant les modalités des référendums et plébiscites introduits en 2004 dans la Constitution. Les parlementaires, fortement opposés aux initiatives de Zelaya, en ont profité pour exclure toute réforme de l'article 374 par voie référendaire - l'article qui concerne justement la durée et le renouvellement des mandats présidentiels... Zelaya s'est donc appuyé sur une Loi de Participation Citoyenne pour récolter les signatures nécessaires afin d'organiser une consultation populaire autorisant la tenue du référendum à l'occasion des élections générales de novembre 2009[5]. 400.000 signatures dans tout le pays ont soutenu cette initiative, dépassant le seuil requis par la Loi. Cette consultation devait avoir lieu ce dimanche 28 juin sous l'œil d'observateurs internationaux.

 

L'Armée, chargée de la mise en place logistique du scrutin, a néanmoins refusé d'obtempérer. Le Président a immédiatement réagi en limogeant par message télévisé le 24 juin au soir, le Général Romeo Vásquez Velásquez, Chef d'Etat Major des Armées, ce qui a déclenché la démission du Ministre de la Défense ainsi que les Généraux des trois branches de l'Armée. Le 25 juin, la Cour Suprême de Justice a jugé illégale la destitution de Romeo Vásquez, entamant ainsi un bras de fer avec l'Exécutif alors même que les troupes se déployaient dans la capitale. Cependant, Zelaya aurait par la suite récupéré une partie du matériel électoral en compagnie de ses partisans à l'aéroport de Toquintin. En possession des urnes, il aurait donc été en mesure de réaliser coûte que coûte la consultation prévue. Le 27 juin, le Congrès a destitué le Président Zelaya affirmant entre autres qu'il avait violé la Constitution en tentant d'organiser la consultation populaire. Dans le même temps, Roberto Micheletti, son rival au sein du Parti Libéral et Président du Congrès, a été nommé Président de la République par intérim[6]. C'est fort de cette décision que les militaires sont allés déloger à l'aube le Président Zelaya à son propre domicile et l'ont exilé de force au Costa Rica. Pour sa part, Zelaya s'est néanmoins nié à toute démission et a convoqué le soutien de la communauté internationale.

 

La population a été placée sous couvre-feu et les lignes téléphoniques et internet ont été partiellement coupées. Des milliers de personnes ont néanmoins bravé l'interdit pour descendre dans la rue pour protester contre le coup de force et auraient essuyé des tirs de l'Armée. Il y aurait plusieurs centaines de blessés mais il est très difficile à ce jour d'obtenir des informations plus précises.

 

Les gouvernements américains dans leur ensemble ont demandé en bloc le retour de Zelaya à la Présidence du Honduras. Le 29 juin, l'ALBA, la SICA, l'OEA - qui vient tout juste de réintégrer Cuba -, et le Groupe de Río se sont accordés pour donner jusqu'au 30 juin au gouvernement intérimaire hondurien pour reconnaître Manuel Zelaya comme président du pays, faute de quoi le Honduras pourrait se voir exclu de l'OEA et s'exposerait au rappel des ambassadeurs étrangers et à des pressions commerciales.


L'exposé des faits met selon nous en lumière trois éléments fondamentaux pour l'analyse des événements :

1) Cette condamnation pour l'instant unanime de la communauté internationale ne doit néanmoins pas faire oublier qu'il existe autour de cet épisode un flou juridique et constitutionnel important. L'enjeu est de taille car c'est désormais la qualification par les acteurs politiques nationaux et internationaux de la destitution de Zelaya, qui déterminera la réussite ou non de ce coup de force : s'agit-il d'un coup d'Etat militaire ou la destitution était-elle légale ?

2) Il importe par ailleurs de souligner qu'à la différence des coups d'Etats militaires qui ont par le passé ponctué l'histoire politique hondurienne, l'Armée ne s'est pas cette fois autosaisie de la responsabilité d'assurer « l'ordre constitutionnel » - un laïus bien connu des putshistes en tout genre... C'est en concertation avec les institutions que cette intervention s'est produite et il est intéressant de noter que ce n'est pas un militaire mais un civil, Roberto Micheletti, qui assure l'intérim de la Présidence jusqu'aux prochaines élections de novembre (pour le moment maintenues). Il s'agit donc d'une situation inédite qu'il convient de ne pas analyser à l'aune des grilles de lecture passées : assiste-t-on au retour de l'Armée ou celle-ci est-elle instrumentalisée, et si oui, par qui ?

3) Finalement, la condamnation du coup de force par le Président des Etats-Unis Barack Obama nous apparaît là encore comme un fait inédit. Depuis 1898, dates des premières interventions états-uniennes à Porto Rico et Cuba, jusqu'au coup d'Etat soutenu par Georges Bush contre Chavez en 2002, la région s'était habituée à l'ingérence permanente du voisin du nord. Faut-il voir comme certains la « main américaine » derrière les forces armées honduriennes ou Washington a-t-il changé de stratégie ?

 


[1] Roberto Suazo Córdova (1982-1986), José Azcona Hoyo (1986-1990), Carlos Roberto Reina (1994-1998), Carlos Flores Facussé (1998-2002)

[2] Alliance entre les pays des Caraïbes et le Venezuela leur permettant d´acheter le pétrole de ce dernier à des conditions de payement préférentielles. Cette alliance a été créée en juin 2005.

[3] 0rganisation politique, sociale et économique pour promouvoir la coopération des pays de l'Amérique latine et des Caraïbes lancée par le président vénézuélien Hugo Chavez afin de fournir une alternative aux traités de libre échange impulsés par les Etats Unis dans la région.

[4] Ce terme désigne une usine qui bénéficie d'une exonération des droits de douane pour pouvoir produire à un moindre coût des marchandises assemblées, transformées, réparées ou élaborées à partir de composants importés.

[5] Elections présidentielles, législatives et municipales auxquelles le Président proposait d'ajouter une « quatrième urne » (cuarta urna) appelant à une Assemblée Constituante.

[6] A notre connaissance, il n'existe pas de disposition légale indiquant que le Président du Congrès devrait systématiquement assumer la Présidence en cas de vacance du pouvoir.