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El Salvador - Campagne électorale 2009 PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Thierry Maire   
Samedi, 06 Décembre 2008 01:00
FMLNARENAQuoique la campagne ait à peine officiellement commencé – elle ne l’est  selon les termes mêmes du Code Electoral salvadorien, que depuis le 14 novembre pour la présidentielle et le 17 pour les législatives, suivie en décembre par celle relative aux municipales- les débats vont bon train et tous les partis sans exception ont débuté depuis de nombreux mois leurs tentatives de convaincre les électeurs de la validité de leurs propositions. Le panorama politique s'est récemment éclairci mais demeure complexe.

 

Eclairci car les formules de candidats pour la présidentielle, l’élection la plus disputée et la plus notable dans ce calendrier électoral surchargé pour 2009, se sont enfin constituées. C’est à la fois une bonne nouvelle, car elle permet de mesurer les rapports de force dans et à l’extérieur des partis politiques, mais aussi une étape qui, une fois franchie, devrait permettre de voir plus clair en se concentrant sur les programmes que chaque duo de candidats présente. Or c’est loin d’être le cas, même si certains éléments semblent apparaître petit à petit.


Il est bien évident que les deux partis les plus en avance sur tous les autres sont l’ARENA, le parti de droite au pouvoir depuis les accords de paix de 1991 et le FMLN, représentant de l’ancienne guérilla marxiste convertie en force politique d’opposition depuis lors. La première leçon que l’on peut tirer ici est que le FMLN s’est lancé le premier dans l’arène, avec pour lui le grand avantage de présenter en première place la candidature de l’ex-présentateur vedette Mauricio FUNES, auquel on a accolé pour vice-président une figure des luttes de la guerre civile, SANCHEZ CEREN. Ce duo paraît aux yeux de certains une sorte d’union de la carpe et du lapin, beaucoup se demandant si un tel attelage résisterait à l’exercice du pouvoir sans tomber dans des politiques incohérentes car s’orientant vers des pôles contradictoires. Les journalistes qui suivent les déclarations de l’un et de l’autre se font une joie gourmande de souligner les nombreuses occasions où l’un devait démentir l’autre dans un jeu peu efficace de poker menteur dont on finissait par perdre le fil. En réalité la question véritable, et l’enjeu principal de la chose, réside dans le fait de déterminer qui mène la barque. Si c’est Funes, alors le FMLN est peut-être en train de vivre son aggiornamento,  tant attendu par certains à l’aile sociale-démocrate, redouté par d’autres pour l’aile conservatrice. Si c’est Sanchez Ceren, alors c’est que l’aile traditionnelle marxiste révolutionnaire conserve le contrôle réel de l’équipage. Depuis quelques semaines, conscient de la nécessité de donner un message clair à l’électorat, il est évident que le personnage Ceren a été éclipsé ou plutôt escamoté. Entre son absence relative, y compris des affiches électorales en vigueur, et de constantes déclarations du candidat présidentiel Funes selon lesquelles c’est bien lui qui  dirigera l’équipe en cas de succès électoral, il est clair que la stratégie a été redéfinie et que c’est, pour le moment, la ligne que l’on pourrait qualifiée de réformatrice qui semble dominer.


C’est ici que réside la seconde leçon à tirer de cette quasi année de campagne. L’élection se fera au centre. Cette donnée n’est pas une nouvelle dans bien des pays, mais au Salvador elle prend une ampleur inédite car elle représente ni plus ni moins qu’une impulsion dans le nécessaire renouvellement  du champ politique traditionnel. Ce dernier a été occupé, et reste occupé, par les deux principaux partis nommés ci-dessus. Des dizaines de petits partis ont tenté de survivre, apparaissant et disparaissant tout aussi rapidement. Leurs noms sont pour la plupart oubliés aujourd’hui. Certes, il existe une troisième force, le PCN (Partido de la Conciliacion Nacional), parti de centre-droit dont l’influence va diminuant depuis deux législatures et dont les élections à venir constitueront le test pour évaluer ses chances de survie à moyen terme. On parle fréquemment de polarisation politique donc dans le cas du Salvador. Si par ce terme on entend que la vie politique se résume essentiellement à une confrontation entre deux forces politiques principales, alors le panorama salvadorien correspond à ce schéma, et les élections de 2009 n’y changeront pas grand-chose. Cependant, il en va autrement si l’on observe les mouvements idéologiques sur un temps plus long. Tant le FMLN que l’ARENA sont en phase, actuellement, de renouvellement de leur idéologie. Cela se fait lentement et engendre des tensions qui transparaissent plus crûment en période électorale.


Entamée avec l’échec, lors de l’élection présidentielle de 2003, puis la disparition subite du leader historique, Schafik Handal, en 2006, le mouvement de recentrage est encore en cours au FMLN. Ce n’est pas un phénomène récent, comme en témoignent les purges et autres fuites de députés ou autres élus du parti depuis déjà une dizaine d’année. Les tensions sont donc anciennes entre la ligne dure et historique, adepte d’un marxisme révolutionnaire du plus pure style stalinien, ou, pour s’adapter à la couleur locale, cubain, et les tenants d’une ligne modérée, plus ou moins sociale-démocrate sur le modèle européen ou chilien/brésilien. Le choix du candidat Funes s’inscrit dans la logique de ce mouvement de modération, et constitua une véritable surprise lors de son annonce. Le choix de son vice-président fut lui une contre-poussée de la tendance dure, et cela explique à la fois le succès rencontré par ce tandem que ses péripéties politiques. D’un point de vue purement électoral, cela pourrait aussi bien réussir qu’expliquer un éventuel échec.


Ce qui est particulièrement notable, c’est que ce changement important a provoqué l’urgente nécessité de réactualiser la pensée de l’autre acteur local, l’ARENA. On aurait pu penser que ce parti, confortablement installé au pouvoir depuis plus de 15 années, fort d’une machine électorale efficace et huilée par les fonds de ses membres les plus aisés, pouvait faire fi de ces réflexions. Or, le tournant avait été en partie marqué par l’actuel président Tony SACA, lorsqu’il a su imposer à ses troupes une réforme fiscale allant dans le sens d’une meilleure récupération des impôts, avec la création d’une taxe spéciale destinée à alimenter le FOSALUD, fonds emblématique d’un embryon de politique sociale. Lorsque l’on sait que pour certains membres historiques de ce parti, tout adjectif « social » est aussitôt traduit par « socialiste », et que cela signifie encore pour la plupart « communiste » …. Faut-il rappeler qu’il existe un monument qui a été érigé il y a trois ans sur le territoire d’une commune de la banlieue de la capitale, commune dirigée par une des élues les plus fidèles de l’ARENA, et que sur ce monument à la gloire du Major d’Aubuisson, héros de la droite nationaliste lors de la guerre civile, on peut lire : « La patria si, el comunismo no » ? On mesure donc le défi interne que l’ARENA est en train de vivre. Le choix du candidat actuel, Rodrigo AVILA, fut en partie une surprise là aussi. Surprise car ce fut en fait le candidat comme sorti du chapeau, alors que le débat entamé lors des primaires que le parti se félicitait d’organiser avait mis aux prises trois candidats sérieux, dont l’actuelle vice-présidente, Avila fut choisi presque au dernier moment, ne révélant sa candidature que tout juste à temps pour s’inscrire dans les délais impartis par le Comité Directeur du Parti pour se déclarer. Certains y virent un coup politique de l’actuel président, dans le but non avoué de maintenir son héritage politique par l’intermédiaire d’un de ses hommes-liges. Au-delà de la protection de certains petits secrets que le directeur de la police nationale est bien placé pour connaitre, le but avoué va peut-être au-delà d’un simple arrangement entre amis.

 

En réalité, on peut interpréter la nomination d’AVILA au poste de candidat, et ensuite dans les semaines qui ont suivi, à la tête du COENA, l’organe directeur du parti, comme la volonté d’assurer la continuité du recentrage de ce parti, entamée depuis l’arrivée de SACA au pouvoir. Certes, ce recentrage sur un programme plus social n’est pas une dérive socialisante, loin s’en faut. Le programme du candidat reflète assez les contradictions entre des messages à la tonalité sociale et l’incapacité de ce même candidat à définir d’où viendront les fonds pour financer les programmes promis à tour de bras. Sans oublier que la crise financière actuelle menace sérieusement la capacité du gouvernement à s’endetter et tout simplement fait planer la menace d’un risque de défaut de paiement. Mais il n’en demeure pas moins que certaines petites phrases du candidat de l’ARENA doivent tout de même sonner bien désagréablement aux oreilles de certains des membres historiques du parti, de même qu’à certains gros contributeurs qui avaient sans doute fini par croire garantie leur position de pouvoir et les rentes qu’ils tirent sur le budget de l’Etat. Ainsi en va-t-il des subventions à l’électricité, que le gouvernement actuel a purement et simplement supprimé pour les grosses entreprises, arguant légitimement de la crise financière et des ses effets sur les rentrées fiscales du pays. Ce geste prend tout son sens si on le met en perspective donc avec les déclarations du candidat de droite, lequel promet à qui veut l’entendre que son élection verra l’examen prudent et exhaustif de l’ensemble des subventions versées par l’Etat. Car celles-ci représente la bagatelle de plus de 700 millions de dollars, et sont versées indifféremment à tous ceux qui peuvent être concernées par la consommation d’eau, de gaz, ou encore de transports soi-disant publics.

 

Ce dernier exemple est particulièrement emblématique. S’il est bien un sujet sensible parmi d’autres, ce sont les transports. Une très large partie de la population est en effet dépendante pour ses déplacements quotidiens du réseau de bus. Or ce dernier est une véritable catastrophe. Non seulement les bus qui circulent constituent un musée roulant des véhicules collectifs, mais ils sont une insulte permanente à la loi : accidents en nombre impressionnant, amendes en pagaille qui ne sont pratiquement jamais payées, source infinie de conflits. Les entrepreneurs de bus, compagnies privées, ne détiennent en réalité qu’une concession de service public. Mais leur pouvoir tient à leurs liens forts avec le PCN, qui fut longtemps une force d’appoint indispensable pour l’ARENA, laquelle gouverne le pays certes, mais sans majorité suffisante au Parlement. D’où le pouvoir de nuisance, ou de négociation c’est selon, de ce lobby des « buseros ». Ainsi une loi votée il ya plus de dix ans prévoit l’interdiction de circuler pour les bus de plus de … 30 ou 40 ans d’âge !!!! C’est non seulement une mesure de bon sens mais une impérieuse nécessité pour quiconque contemple journellement l’état de délabrement dans lequel on fait voyager les passagers. Cette mesure n’a jamais été convenablement appliquée et c’est devenu une plaisanterie rémanente que lorsque l’échéance accordée auxdits propriétaires de bus s’approche, l’Assemblée se saisit avec vigueur du problème et conclut par …. Une nouvelle échéance de six mois. Ainsi vont les choses.


Tout cela pour souligner que le simple fait de remettre en cause les subventions au gazole, pour ne prendre que ce cas spécifique, constitue pour l’ARENA un terrain dangereux, même si le PCN s’affaiblit de plus en plus, car le candidat met ainsi le doigt sur une des dérives les plus criantes d’un système d’arrosage généreux qui, aujourd’hui, n’est plus possible et est, depuis longtemps, contre-productif, outre qu’il représente un symbole d’une forme de clientélisme qui ne favorise pas l’installation d’une véritable démocratie et mine l’autorité de l’Etat comme de la Loi. Il en va de même des autres subventions, dont l’utilité réelle est depuis un bon moment contestée, y compris par divers organismes de réflexion, comme le montre l’étude publiée par FUSADES à ce sujet. Encore une fois, il ne s’agit pas de supprimer purement et simplement les aides diverses versées par l’Etat. Mais bien, comme l’affirme le candidat, de les orienter uniquement vers ceux qui en ont besoin, et non plus vers tous indifféremment. C’est là une petite révolution dans la manière de faire, et la reconnaissance implicite que le système a fonctionné de manière erronée depuis qu’il fut mis en place. La crise financière que le pays traverse fonctionne ici à la fois comme révélateur des dérives mais aussi comme prétexte pour remettre les choses à plat. S’agit-il d’un discours de circonstances ou d’un virage sur l’aile (gauche d’une certaine manière) ? Seul le résultat des élections le dira, et les mesures votées ensuite plus encore. Il est en tout cas manifeste que les deux principaux partis ont choisi l’option du centre pour gagner des voix, d’où un curieux rapprochement du discours politique, chacun gommant certaines aspérités susceptibles d’éloigner des électeurs dont on s’accorde à penser qu’ils sont fatigués des références obsolètes des uns comme des autres.


La dernière leçon qui peut être tirée de l’état actuel du débat touche à la démocratisation du pays. Certes on peut toujours lire, de ci, de là, des déclarations à l’emporte-pièce et des dénonciations en tout genre, en général de la part des partisans de droite qui soulignent à qui mieux mieux la menace que représenterait l’arrivée au pouvoir du FMLN. Comparaison avec le Venezuela ou le Nicaragua, liens supposés avec les mouvements terroristes ou le narcotrafic, tout est bon pour persuader l’électeur que l’option de gauche mènerait le pays à la catastrophe. Il faut reconnaitre que les médias, surtout dans les mains de l’ARENA ou de ses sympathisants, ne sont pas toujours aussi neutres qu’on pourrait le souhaiter. Mais, et c’est là un changement notable, on en débat. En témoigne la récente polémique sur les chiffres de sondage. Car si tous donnent pour le moment l’avantage au FMLN, les écarts entre les deux partis principaux sont très différents. Les études universitaires, telle celles de l’IDUOP, accorde une avance nette au FMLN ; alors que les enquêtes publiées par la presse, à partir de ses propres sources ou par le biais d’officines privées, réduit considérablement ce même écart. Et ce qui est intéressant ici, c’est que cette différence soit mise sur la place publique. Car, au fond, peu importe si les unes ont plus raison que les autres, ce qui compte, me semble-t-il, c’est que ce genre de questionnement montre que les électeurs se posent des questions, et que le temps s’éloigne où l’on pouvait manipuler l’électorat en lui faisant croire n’importe quoi. Certes tout n’est pas encore parfait dans la vie démocratique du Salvador. Mais encore une fois, dans un pays où les souvenirs de la guerre civile sont encore à fleur de peau, tout ce qui peut permettre d’asseoir le processus démocratique est le bienvenu. L’ultime épreuve serait une alternance du pouvoir au plus haut niveau. C’est peut-être ce qui se produira en 2009. Ce serait à la fois une preuve déterminante de la maturité du pays tout autant que l’ouverture d’une période d’incertitude dans un contexte mondial déjà bien chargé. Les élections de 2009 pour El Salvador sont donc  bien un moment clé et c’est pour cela qu’elles méritent notre attention.


Thierry MAIRE
Professeur invité de la Maestría en Ciencias Políticas de la Universidad Centroamericana-UCA, San Salvador, El Salvador
 
 

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