Pour une introduction historique à l’Uruguay contemporain…

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L’Uruguay a su résister aux velléités expansionnistes de ses deux puissants voisins, et s’affirmer comme Etat indépendant, le 18 juillet 1830. Curieusement, alors que le pays affirmait sa légitimité constitutionnelle et stabilisait provisoirement sa vie politique ; en France, la tension grandissante entre les rares partisans du monarque et la majorité des députés libéraux allait déboucher, tout juste dix jours plus tard, sur la fameuse révolution de Juillet. Cependant, l’agitation révolutionnaire qu’a connue Paris au XIX°siècle ou même Londres, un siècle et demi auparavant, n’a jamais trop effrayé Montevideo, la capitale portuaire uruguayenne.

Au contraire, le dynamisme économique, l’incessant transit d’hommes et de marchandises, et les brassages culturels propres aux villes maritimes, ont favorisé la pénétration des idées politiques, venues de la vieille Europe. En effet, Montevideo, comme sa grande rivale Buenos Aires, a toujours été influencée par l’esprit libéral européen, véhiculé à travers les vagues de migration successives. A l’inverse, l’intérieur des terres, où erraient les gauchos solitaires (paysans d’origine Guarani) et où régnaient les fameux caudillos (les chefs politiques et/ou militaires), était le lieu d’expression privilégié des conceptions sociopolitiques les plus conservatrices. Régi par des rapports de domination sociale strictement établis, et indifférent aux bouleversements d’une époque en pleine effervescence, le « campo uruguayo Â» demeurait l’incarnation d’un univers intemporel.

Cette rivalité entre deux mondes que tout opposait, a structuré la vie politique uruguayenne. Ainsi, le « partido blanco Â» et le « partido colorado », les deux plus anciens partis politiques au monde, se sont érigés en défenseurs des valeurs (conservatrices pour l’un et libérales pour l’autre) dont ils étaient les produits. Créés tous deux en 1836, le « Partido Blanco Â» fondé par Manuel Oribe, représentait les intérêts des campagnes ; tandis que le « Partido colorado », fondé par Fructuoso Rivera, exprimait les revendications de la population cosmopolite de Montevideo. Concrètement, le Partido Blanco ou Nacional cherchait à faire prévaloir l’économie naturelle et, par là même, l’intérêt des propriétaires terriens. Le Partido Colorado ou Liberal était quant à lui, plus enclin à favoriser l’économie libérale, et les intérêts de la bourgeoisie marchande.

L’opposition entre Rivera (premier Président de 1830 à 1834) et Oribe (second Président de 1834 à 1838) a inauguré l’alternance au pouvoir des deux partis, tout autant qu’elle a radicalisé les positions dans les deux camps. Rapidement, les différends deviennent trop importants pour être désamorcés sur la scène politique. Ainsi, aux nobles règles du jeu républicain, trop jeunes encore pour se voir enraciner dans les mentalités, les hommes préfèrent les brutales lois de la guerre, enseignées par les « próceres », les pères fondateurs de la patrie. De fait, après s’être fait écarté du pouvoir par Rivera, Oribe s’allie avec Juan Manuel de Rosas (dictateur cherchant à unifier les provinces de la future Argentine autour de Buenos Aires) dans sa lutte contre les fédéraux argentins. Ce dernier le soutient dans sa lutte, et le reconnaît détenteur du pouvoir politique uruguayen. Le pays bascule dans la violence… En 1843, Oribe arrive aux portes de Montevideo où, devant l’obstination de Rivera, il établit un siège, qui constitue l’acmé du conflit entre Colorados et Blancos. Le pays est au bord de l’implosion.

Toutefois, l’appétit expansionniste de l’Argentine (qui voyait en Oribe le moyen de mettre la jeune République Orientale de l’Uruguay sous tutelle) et du Brésil (pour qui cette guerre constituait l’opportunité de s’étendre au-delà de frontières encore imprécises) enterre les dissensions politiques et forge un sentiment national exacerbé. C’est ainsi que les « Orientales Â» déclarent à la fin de la « Guerra Grande Â» en 1851, qu’il n’y eut « ni vainqueurs ni vaincus ». Cette résolution a été historique puisque dorénavant, ces « Orientales Â» sont d’abord uruguayens avant d’être « Blancos Â» ou « Colorados ». Quoi qu’il en soit, à l’image de la très grande majorité des pays latino-américains, l’Uruguay est né de la violence originelle. Comme le dit la formule de science politique désormais consacrée : « L’Etat fait la guerre et la guerre fait l’Etat ».

Le Partido Colorado a cependant gardé très longtemps une mainmise sur le pouvoir. Cela lui a permis d’implanter un système de réformes d’inspiration européenne. Elles visaient non seulement à moderniser le pays, mais aussi à assurer l’unité de la Nation autour de la fortification du pouvoir central. En effet, cette batterie de mesures avait pour fin d’assurer l’autonomie du pays, en contrant l’emprise économique des entreprises anglaises. Dans le souci de répondre aux attentes de tous ses concitoyens et, afin qu’ils aient confiance en l’Etat, Jorge Batlle y Ordoñez, fondateur d’un mouvement politique influant encore aujourd’hui (le batllismo), implanta au début du XXe siècle, de nombreuses réformes sociales et politiques inédites en Amérique Latine (laïcité, droits des travailleurs, suppression de la peine de mort, liberté de la presse…). L’Uruguay s’est érigé, en exemple accompli de l’Etat-providence en Amérique Latine, et plus largement, en modèle de social-démocratie. Néanmoins, la dictature de Gabriel Terra dans les années trente a montré les limites de l’Etat paternaliste uruguayen.

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De nos jours, la récession économique consécutive à la crise argentine a miné la santé économique, enregistrée par le pays dans les années 90. Le chômage et l’inflation sont redevenus des thèmes qui agitent les débats politiques. Toutefois, le pays reste socialement homogène ; bien que subsistent des foyers de grande pauvreté dans les périphéries urbaines. Ceux que l’on appelle, les « recolectores Â» (ou « cartoneros Â» à Buenos Aires) viennent fouiller les poubelles des centres-villes à la recherche de tous les détritus recyclables. Ils seront vendus pour quelques pesos au ferrailleur du coin, lequel les revendra en gros, aux industries spécialisées… Curieuse chaîne de réhabilitation des déchets citadins !

L’Uruguay jouit par ailleurs d’une relative unité socioculturelle. La modernisation des infrastructures (extension du réseau électrique et routier, amélioration des transports…), l’augmentation des crédits à la consommation (achat de voitures, de produits électroménagers…) et l’accès des campagnes aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (portable, Internet, TV satellite…) tendent à désenclaver les zones rurales et à uniformiser les comportements humains. De nos jours, les modes de vie des gens de l’intérieur sont peu distincts de celui des populations urbaines et littorales. Cependant, il n’en a pas toujours été ainsi… Et, en dépit des évolutions enregistrées depuis un siècle, les campagnes restent un univers socialement hiérarchisé et qui demeure difficile pour les plus précaires…

Persistances des héritages et évolutions enregistrées par les campagnes uruguayennes au cours du XX°siècle...

A l’instar de l’Europe (cf « Quand le progrès pénètre aussi le monde rural… Â» dans l’article sur l’Europe rurale au XIX°siècle entre archaïsme et modernité), la Banda Oriental vit dans la seconde moitié du XIX°siècle, une série de petites révolutions qui l’ouvrent à la modernité. Ces transformations sont principalement d’ordre technologique. Ainsi, le développement du réseau ferroviaire vient constituer un trait d’union économique entre Montevideo et le reste du pays. Ensuite, le recours aux inséminations assistées améliore le potentiel du bétail. Enfin, l’essor de l’industrie frigorifique permet désormais une ouverture au commerce international. Cependant, la protection juridique qui est accordée à la propriété foncière, constitue aussi une révolution institutionnelle. Ainsi, alors qu’au début du siècle, les propres frontières du pays étaient encore relativement floues, désormais, à partir du moment où ils ont fait cadastrer leurs champs, les « latifundistas Â» se font les propriétaires de domaines immenses (plus de 1000 hectares). Reconnu par la puissance publique, leur droit de propriété ne se résume pas seulement aux richesses qu’ils tirent de la terre, ou au bétail qu’ils élèvent, mais englobe aussi le travail humain qu’ils exploitent. En l’occurrence, corvéables à souhait, les travailleurs ruraux (« les peones »), constituent dés lors, officiellement, un capital lucratif comme les autres… Autrement dit, à travers le « codigo rural Â» de 1879, l’Etat a institutionnalisé une situation héritée de trois siècles de rapports sociaux déséquilibrés : la domination des gros producteurs sur les petits paysans…

De la sorte, comme dans les autres pays d’Amérique Latine, l’opposition entre « latifundios Â» et « minifundios Â» est devenue, tout au long du XX°siècle, l’une des caractéristiques de la structure agraire uruguayenne. Et, plus inégale a été la distribution de la propriété foncière ; plus exacerbée a été la concentration des terres qui en a découlé. Ainsi, selon le recensement agraire de 1956, plus de la moitié de la surface cultivée sur le pays (56 % exactement) était aux mains de moins de 5 % des exploitations agricoles totales (4 % précisément). 44 ans plus tard, ces réalités n’ont que peu évoluées. A l’aube du XXI°siècle, le recensement agraire montrait que 7 % de l’ensemble des producteurs se partageaient 60 % des surfaces exploitées.

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Or, de ces déséquilibres économiques hérités du passé, les campagnes uruguayennes en ont conservé les traits sociologiques. Trois visages de la société rurale uruguayenne peuvent ainsi être dessinés.

En premier lieu, l’entrepreneur rural apparaîtrait comme le digne successeur du riche « estanciero Â» d’hier. Lié au secteur agroindustriel, il emploie de la main d’œuvre salariée, afin de s’occuper de son bétail ou de semer ses champs de céréales et d’oléagineux. Il possède autour de 500 hectares de terres, et destine la majeure partie de sa production aux marchés internationaux, dans la mesure où il a déjà largement satisfait les demandes internes. Blanco par tradition familiale, il est affilié à la « Federación Rural del Uruguay Â» (FRU), qui défend ses intérêts depuis 1915. Il vit essentiellement dans les départements du centre et du nord du pays.

Ensuite, sur l’échelle de l’intégration économique agricole, nous trouverions, quelques échelons plus bas, le producteur familial. Possédant moins de 100 hectares de terres exploitables, il a choisi de diversifier au maximum sa production. Car, étant dans l’impossibilité de rivaliser avec la compétitivité de l’entrepreneur rural, il préfère délaisser l’agriculture intensive au profit d’une agriculture plus raisonnée. Il a conservé la passion pour l’élevage des bovins, mais s’est aussi mis, depuis peu, au soja comme ses voisins argentins. Il continue cependant à faire de l’horticulture, de l’apiculture, et à produire des fruits. Avec les membres de sa famille qui l’aident dans la plus part des tâches, il va vendre le surplus de sa consommation personnelle, sur les marchés locaux. Colorado ou batllista par conviction, il appuie la « Comisión Nacional de Fomento Rural Â» (CNFR), crée en 1915, et vit principalement dans les départements littoraux.

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Enfin, la situation la moins enviable reste de loin, celle du salarié rural. Il est le petit-fils des « peones Â» qui, chassés des campagnes par les résolutions juridiques des années 1880, ont refusé de venir vivre dans une « choza Â» des faubourgs populaires de Montevideo. Sa condition est profondément précaire. Sans salaire fixe, payé au jour le jour, il réalise les tâches les plus ingrates dans les « estancias ». Les quelques « pesos Â» qu’il gagne sont insuffisants pour subvenir correctement aux besoins de sa famille, qui plus est nombreuse. Heureusement, il possède malgré tout, un maigre lopin de terre sur lequel semer quelques plants de carottes, de tomates, ou de salades. En outre, depuis qu’il a entendu à la radio que le gouvernement de Tabaré Vázquez a annoncé la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (mercredi 5 novembre), il sait que ses amies ne risqueront plus les graves complications que connaissaient leurs aînées, après des avortements clandestins. Il en avait assez des deuils prématurés... Et, il se dit qu’il y a là, une petite victoire dans l’adversité… Enfin, bien qu’il ait eu droit à une éducation obligatoire, laïque, et gratuite, il a encore quelques difficultés à lire et à écrire, mais adhère aux propos de la Federación Nacional De Asalaraiados Rurales (FENARU), qu’il soutient depuis sa création, à la fin de la dictature militaire (1973-1985). Il vit généralement dans les « pueblos Â» de l’intérieur et, utilise une petite mobylette trafiquée pour se rendre sur son lieu de travail.

Ces portraits sont quelques peu stéréotypés mais les chiffres demeurent, quant à eux, révélateurs. Selon les publications officielles, il y avait 45 000 travailleurs ruraux en 1937, 70 000 en 1948, 84 000 en 1975, 95 000 en 1985, avant que les chiffres ne redescendent à 74 000 au milieu des années 90. En outre, la pauvreté serait plus criante dans les campagnes que dans les villes. Elle attendrait, ainsi 28 % dans certains villages contre 12 % dans les périphéries de la capitale.

Par ailleurs, ce sont chez les petits agriculteurs familiaux que les bouleversements enregistrés par la structure de production et les évolutions socio-économiques, ont été les plus durs à encaisser. Au début du XX°siècle, l’Uruguay comptait 25 000 exploitations de moins de 100 hectares. Elles étaient 65 000 dans les années 60, avant de se réduire à 35 000 dans les années 2000. Les causes de ce déclin sont multiples. Outre le découragement et le désintérêt des jeunes générations qui se refusent à poursuivre l’activité agricole, le monde paysan uruguayen a eu à souffrir de la progressive libéralisation économique, initiée dans la seconde moitié du XX siècle. Ainsi, pendant les années fastes consacrées à l’industrialisation par substitution d’importation (modèle ISI des années 50-60), les paysans produisaient, en quantité, afin de satisfaire la consommation nationale. Cependant avec la crise du modèle ISI, les travailleurs urbains ont perdu de leur pouvoir d’achat et, se sont rabattus sur des produits agricoles plus compétitifs car liés à l’ouverture à la concurrence internationale. Nourrir la population n’était plus une des priorités de l’Etat, et comme ailleurs dans le monde, les petits paysans uruguayens ont entamé, à partir des années 70, une lente disparition.

Depuis toujours maintenu dans l’ombre des deux puissances agricoles que sont le Brésil et l’Argentine, l’Uruguay reste malgré tout, à l’échelle latino-américaine, l’un des plus gros exportateurs de denrées alimentaires. Ainsi, bien que la diversification de l’économie nationale ait fait vieillir ces données, il y a 25 ans encore, 8 exportations sur 10 concernaient des matières premières agricoles. Aujourd’hui, selon le bilan de 2007, l’agriculture contribuerait à 12 % du PIB du pays. Connu historiquement pour la qualité de sa viande, l’Uruguay a cependant aussi fait le pari de diversifier sa production, afin de répondre aux attentes des nouveaux marchés internationaux, notamment asiatiques. Ainsi depuis quelques années, outre la culture du soja, le pays a mis l’accent sur une politique de reforestation très ambitieuse. Cette campagne a conduit, entre autres, à l’implantation en Uruguay de l’usine de papier finlandaise Botnia, en amont de l’embouchure du Rio de la Plata. L’installation de cette usine a provoqué un conflit diplomatique majeur entre l’Uruguay et l’Argentine, présenté devant le Tribunal Pénal International de La Haye. En effet, l’impact écologique sur le fleuve frontalier fait l’objet de débats houleux entre les deux pays. C’est d’ailleurs à travers ses prises de position impétueuses que s’est illustré le fameux leader de la FAA, Alfredo de Angeli (Voir les trois premiers articles sur l’Argentine).

siège du Mercosur

D’une manière générale, les tensions restent vives autour des problématiques agraires plus traditionnelles. En l’occurrence, au-delà du processus « d’extranjerisación» (accaparation de la terre par les trusts agroindustriels étrangers), le lourd héritage d’un siècle et demi de déséquilibres socio-économiques a débouché sur une « agriculture à deux vitesses ». Or, la crise financière actuelle présage des temps difficiles pour tous les agriculteurs du pays, notamment depuis que les USA et l’UE ont réduit leurs importations de produits agricoles uruguayens. Les plus optimistes s’en remettront à la une de El Observador du lundi 3 novembre, qui affirmait, rapport de la Commission Economique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL) à l’appui, que : « Le Mercosur compensera la chute du commerce avec l’Europe et les Etats-Unis ». Pour les autres, l’avenir décidera…

Cet article a été écrit avec la généreuse participation d’Artus Galiay, étudiant au campus parisien de SciencesPo et actuellement en troisième année d’étude à l’université ORT de Montevideo. Né en Inde, Artus a grandi à Bruxelles. Cependant, il a aussi des racines bigourdanes par son père. Après avoir vécu toute leur vie à Bagnères de Bigorre, ses grands parents coulent des jours paisibles à Tarbes depuis deux ans. « Adishatz Â» à eux deux, à tous les Gascons, et à tous les autres qui suivez mes pérégrinations depuis un mois maintenant…

Artus avec le béret basque et le foulard du Gauchito