Progressiste pour les uns, dangereuse pour les autres, la manipulation du vivant est à l’œuvre depuis un certain nombre de décennies déjà. Ainsi, depuis le XIX°siècle et les travaux du botaniste autrichien Gregor Mendel, les hommes ont admis qu’il était techniquement possible de croiser des espèces animales ou végétales, afin d’obtenir une plus grande résistance à l’effort chez l’animal, ou encore, un meilleur rendement pour les cultures céréalières ou la production viticole. La technique de fécondation assistée ne date donc pas d’hier. D’ailleurs, sous l’Antiquité, les hommes auraient déjà constaté les bénéfices de l’hybridation, sans pour autant vouloir en comprendre les mystères. A l’époque, dans la mesure où il s'agissait d'une spécificité réservée aux Dieux, la monstruosité suscitait la crainte des mortels. (Hybride viendrait du grec hybris qui signifiait la démesure, le viol, l’union contre nature.)

Aujourd’hui, bien que ces manipulations continuent de soulever la méfiance des autorités religieuse et éthique, il est possible d’aller encore plus loin que la simple fécondation artificielle. Ainsi, depuis quelques années, grâce aux progrès de la science, nous sommes en mesure de modifier directement le patrimoine génétique d’une espèce animale ou végétale à partir de celui d’autres espèces, pour conférer à ce premier les caractéristiques souhaitées (robustesse, résistance à la sécheresse ou aux insectes colonisateurs…). Nous avons ainsi créé ces fameux OGM, des organismes génétiquement modifiés. Or, principalement en Europe, ces derniers ont tendance à effrayer des citoyens, attachés à la qualité et à l'authenticité des produits alimentaires. Cependant, par crainte de paraître obscurantistes, beaucoup d’Etats dans le monde ont autorisé la recherche sur les OGM, et plus rarement leurs commercialisations. En effet, les autorités sanitaires restent vigilantes. Car, outres les risques de dissémination des pollens génétiquement modifiés, nous ne connaissons pas encore les incidences sur la santé humaine de la consommation de ce type de produits.

Toujours est-il que le problème du soja génétiquement modifié argentin est autre : il ne relève ainsi pas du « principe de précaution Â» à l’encontre d’un produit dont on estime les effets secondaires potentiellement dangereux. Autrement dit, ceux qui aujourd’hui tirent la sonnette d’alarme, ne le font pas pour avertir des risques hypothétiques qu’entraînerait une consommation quotidienne de soja modifié. Non, ils le font pour alerter des méfaits collatéraux à l’exploitation du soja transgénique. Ces incidences sont d’ordre sanitaire, environnemental, économique et social.

Le soja est originaire d’Asie continentale, et plus précisément du Centre et du Nord de la Chine. Sacré par les empereurs chinois et très consommé au Japon depuis le XII° siècle, le soja est une plante de la famille des légumineuses (pois, haricots, fèves…) réputée pour ses vertus curatives. Très riche en protéines, en vitamines, et en fer, le soja permet notamment de lutter contre l’ostéoporose et les maladies cardio-vasculaires. En outre, plante peu exigeante en terme de qualité de sol, le soja a été pendant tout le XX°siècle promu (au même titre que le riz) par les gouvernements du bassin sud asiatique, pour nourrir des populations qui n’avaient que peu accès aux protéines d’origine animale. De nos jours, principalement consommé en huile, en lait, ou en fibre, le soja se décline de mille manières différentes. On l’utilise aussi bien dans l’industrie pétrochimique, pour la fabrication d’un certain type de plastique et de biocombustible, que dans l’agrobusiness, pour la production d’aliments pour le bétail. Tout naturellement, la demande importante renchérissant le prix (http://marchedescereales.over-blog....), le soja est devenu en quelques années, une manne financière conséquente. Un or vert. De la bouche même d’Alfredo de Angelí, leader des petits producteurs argentins, « le soja est ce qui a fait revivre el campo ».

Cela n’a pas toujours été le cas. En réalité, le soja a été introduit en Argentine, au milieu du XIX°siècle, alors même que la construction de l’Etat fédéral n’était pas achevée. Cette expérimentation fut un cuisant échec, étant donné l’étroitesse du marché intérieur (ses promoteurs croyaient très naïvement pouvoir remplacer la consommation de farine de blé ou de lait d’origine bovine) et l’autosuffisance des marchés extérieurs (américains, chinois et japonais essentiellement). Au cours du XX°siècle, toutes les tentatives d’implantation du soja en Argentine se révèlent tout aussi peu convaincantes. Néanmoins, au milieu des années 70, un événement en apparence anodin va bousculer la donne: la brutale diminution de la pêche à l’anchois péruvien. En effet, jusqu’alors, les « anchovetas peruanas Â» constituaient l’élément de base des farines de poissons, utilisées dans l’alimentation animale. Opportunistes, les promoteurs de l'implantation du soja en Argentine souhaitent renverser la balance, et faire du "yuyo", le concurrent végétal de ces farines de poissons. Le pari était risqué. Il s'est avéré un succès commercial. Ainsi, appuyés par le gouvernement de Hector José Campora (1973), quelques agriculteurs ambitieux lancent la production de farine de soja, à grande échelle. En quelques années, la production passe de 80 000 hectares à plus de 2 millions. Elle va être en l’occurrence favorisée par une technique innovante. Importée des Etats-Unis, la pratique dite de la « siembra directa Â» (les semailles directes) permet de lutter contre l'érosion des sols et simplifie le travail de la terre. Le boom du soja est lancé. Par ailleurs, en 1996, l’autorisation accordée par le gouvernement Menem de cultiver du soja OGM, finit de consolider la tendance à l’expansion productiviste. Progressivement, le soja transgénique supplante la production de soja traditionnel, tant et si bien qu'aujourd'hui, plus de 95 % du soja produit en Argentine est d’origine OGM.

Or, la particularité du soja transgénique argentin, c’est qu’il a été modifié pour résister à un herbicide particulier : le glyphosate. Ce puissant herbicide est plus connu sous son nom commercial : le Roundup, celui-là même qui est utilisé par tous les jardiniers de la planète (http://www.dailymotion.com/video/x4...). L’épandage du glyphosate se fait de la façon suivante. Après avoir semé le soja transgénique et attendu qu'il se soit développé, des avions que l’on appelle les « Mosquitos Â» (les moustiques) effectuent des fumigations sur les parcelles. Dès lors, toutes les mauvaises herbes sont tuées. Seules subsistent les plants de soja, génétiquement modifiés pour résister à cet herbicide. Pour les agriculteurs, l’utilisation de soja transgénique et du Roundup Ready qui lui correspond, a tous les avantages : gain de temps, simplicité des traitements, assurance de rendements élevés… Comme l’a si bien résumé, Madame Kirchner, la présidente en personne, lors d’un discours donné le 31 mars 2008, depuis le salon de la fameuse « Casa Rosada Â» (la maison rose : le palais présidentiel argentin) : « L’autre jour, je bavardais avec quelqu’un qui me disait que le soja est, en termes scientifiques, pratiquement une plante qui croit sans aucun type, disons, de soins spécifiques. Pour que vous vous fassiez une idée, Argentins et Argentines, le glyphosate, qui est quelque chose avec laquelle on bombarde les plantations de coca en Colombie ou à la frontière avec l’Equateur pour les détruire ; hé bien, au soja ça ne lui fait rien. Au contraire, ça lui fait du bien car ça tue toutes les mauvaises herbes qui lui poussent autour ». En réalité, il a été prouvé que l’utilisation sans discernement du glyphosate ne fait pas que tuer « les mauvaises herbes. Â»

Ainsi, le soja transgénique et le fameux Roundup Ready sont tous deux, produits par Monsanto, une puissante multinationale américaine spécialisée dans les biotechnologies végétales (semences, engrais, herbicides…). Depuis une quinzaine d’années, Monsanto a en l’occurrence inondé le monde avec ses OGM (voir l’excellent film documentaire de la journaliste française Marie Monique Robin, intitulé : Le Monde selon Monsanto -http://www.arte.tv/monsanto-). Leader incontesté du marché, plus influent lobbying de l’agrobusiness, la multinationale a généré presque 9 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2007. Il n’en reste pas moins qu’elle traîne aussi une sulfureuse réputation. Accusée notamment de s’être considérablement enrichie pendant la guerre du Viêt-Nam (1965-1973), en fournissant à l’armée US le fameux agent orange, Monsanto est par ailleurs soupçonnée d’avoir falsifié les résultats d’enquêtes scientifiques sur la prétendue nocivité de ses produits. Car, de fait, si pour les autorités sanitaires américaines le glyphosate est « toxicologiquement bénin », beaucoup de spécialistes indépendants sont restés circonspects sur la fiabilité de ces analyses. Certains d'entres eux osent aujourd'hui les remettre en question. C’est le cas du Docteur Jorge Kaczewer, spécialiste en toxicologie à l’Université Nationale de Buenos Aires (UBA). Dans un rapport rendu public et disponible sur Internet (http://www.mamacoca.org/FSMT_sept_2...), il affirme que « Les argentins devront affronter, durant les prochaines décennies, les conséquences d’avoir converti le glyphoste en herbicide le plus vendu dans le pays. De récentes études conduites par des institutions scientifiques indépendantes semblent indiquer que le glyphosate a été erronément qualifié de « toxicologiquement bénin Â» tant au niveau sanitaire qu’environnemental ». Plus loin, il ajoute que « la EPA (l’agence de protection environnementale nord-américaine) a dénoncé en 1991 que Craven Laboratories, entreprise travaillant auprès de 262 compagnies de fabricants de pesticides, avait falsifié des études, en ayant recours à des « trucos » (manipulations, astuces, tours de passe-passe…) comme falsifier des annotations de registre de laboratoires et manipuler manuellement l’équipement scientifique pour que celui-ci conduise à des résultats erronés. Â» Dans le reste de son rapport, il dresse la liste de toutes les incidences sanitaires qui, selon lui, sont directement liées à l’épandage massif de glyphosate. En réalité, son analyse scientifique vient corroborer les constats de certains journalistes ou associations écologiques qui dénoncent l’utilisation à outrance de Roundup Ready. Ainsi, Adrián Murano, rédacteur en chef de la revue de politique et géopolitique, « Ventitrés », a montré dans un ouvrage récent, intitulé El agitador, que l’utilisation à outrance de ce type d’herbicide, a entraîné une multiplication de cancers, de malformations génitales, et autres avortements prématurés, chez les populations rurales des régions productrices de soja transgénique (Santa Fé, Pampa, Entre Rios, Chaco…). En outre, il avance que la juge Madame Silvia Amanda Sevilla -qu’il m’a été impossible de contacter- a été démise de ses fonctions en décembre 2007 pour « engagement incompatible avec son statut et méconnaissance manifeste du droit », après avoir ordonné que soient suspendues dans la région de Formosa (sud du Paraguay), les fumigations de Roundup Ready. (http://www.ecoportal.net/content/vi...). Elle aurait eu la désobligeance de répondre favorablement à une association de paysans formoseños, victimes (médicalement reconnues) d’empoisonnements chimiques. Depuis, elle se bat, appuyée par sa famille, pour recouvrer la plénitude de ses fonctions (http://www.lahistoriaparalela.com.a...).

Outre les dommages sanitaires et environnementaux (processus de déforestation des régions du Nord du pays, dégradation des sols, contamination des eaux…), le soja est accusé de susciter une dangereuse dépendance économique. Ainsi, comme s’en est étonné Alfredo de Angeli : « Aujourd’hui, ils disent que le problème c’est la monoculture, alors que pendant cinq ans ils ont tout fait pour la favoriser.», le gouvernement argentin entend prendre des mesures pour s’extraire d’un processus, déjà bien avancé, de « sojadependencia ». Il faut dire que l’Argentine a déjà eu, par le passé, à en affronter les répercussions indirectes. En l’occurrence, dans la seconde moitié des années 90, un combat juridique historique a opposé l’ensemble des producteurs argentins, soudés derrière le gouvernement Menem, contre l’entreprise Monsanto. En effet, cette dernière, ayant breveté le vivant, entendait –comme elle le fait pour les producteurs nord-américains- récupérer des royalties sur l’usage de ses semences génétiquement modifiées. La multinationale nord-américaine contestait ainsi, la réutilisation par les agriculteurs des semences des années précédentes. S’estimant lésée par ce type de pratiques, l’entreprise souhaitait les faire interdire auprès du gouvernement argentin ou mieux, obtenir des redevances financières. Or, c’était sans compter la ténacité du gouvernement Menem, en faveur de ses agriculteurs, et le propre droit argentin. En effet, c’est une tradition répandue et reconnue juridiquement aux agriculteurs par les Nations Unies notamment, que de garder une année sur l’autre, leurs semences. Ces dernières sont en effet considérées comme une partie du fruit de leur travail. Monsanto a donc, quoi qu’il en soit, perdu ce procès historique. Néanmoins, l’entreprise a continué de faire pression auprès des gouvernements successifs de De La Rua (1999-2001) et de Kirchner (2003-2007) pour obtenir des arrangements à l’amiable. En 1999, avec le concept de « regalías extendidas », elle entendait ainsi obtenir des agriculteurs, un pourcentage sur les ventes. En outre, en 2004, avec celui des « regalías optimales », elle espérait que le gouvernement taxe ses travailleurs ruraux et lui reverse ensuite une partie de cet impôt.

Cette confrontation avec la grande entreprise de l’agrobusiness est paroxystique des risques encourus avec la monoculture. Car, au-delà de ces conflits épidermiques, l’Argentine est à la merci de la fluctuation des cours mondiaux des céréales. Or, sur les marchés internationaux, le soja a enregistré en l'occurrence, depuis début juillet, une baisse de presque 40 % de sa cotation. (http://www.lanacion.com.py/noticias...). Dans un contexte de dégringolade généralisée des prix des matières premières agricoles (http://marchedescereales.over-blog....), le gouvernement argentin craint pour la pérennité de son modèle agro-exportateur. Toutefois, pour l’heure, à l’exception des mesures de « retenciones », personne ne s’est essayé à apporter une réponse à la question de savoir, comment recouvrer une agriculture plus diversifiée. C'est pourtant la condition sine qua non d'un système économique moins fragile en cas d'effondrement des cours. Quoi qu’il en soit, au regard du conflit actuel entre « el campo Â» et les locataires de la Casa Rosada, toute mise en Å“uvre d’une quelconque réforme s’annonce hautement délicate.

Or, des réformes se montreraient nécessaires, car le problème suscité par le soja n’est pas non plus qu’économique. Il est aussi social. En 2006, une étude a montré que les bénéfices tirés de l’exploitation du soja transgénique argentin se sont élevés à quelques 20 milliards de dollars. Ils ont été distribués de la façon suivante : 77 % aux producteurs, 13 % à l’Etat, 6% aux entreprises productrices d’herbicides et 4% à celles productrices de soja OGM. En outre, les données récoltées en 2002 lors du recensement national agricole, révélaient que sur les 333 000 exploitations que compte le pays, 15% cultivaient du soja, et 90 % précisément dans la région Pampeana. Or, cette étude (qui a maintenant 6 ans) montrait en outre que, pour les exploitations moyennes (moins de 100 hectares), 70 % des terres cultivables étaient consacrées au soja, contre un peu moins de 30 % pour les grandes propriétés terriennes (plus de 1000 hectares). Ces chiffres amènent à comprendre ce que représente le soja en terme de chiffre d’affaires, pour les 60 000 producteurs moyens. Nous comprenons aussi pour quelle raison autant d’agriculteurs ont fait front derrière la lutte contre « les retenciones ». Mais qu’en est-il alors de la petite paysannerie des régions périphériques ?

En réalité, le soja est une culture qui nécessite des investissements lourds (semences, herbicides, tracteurs…) qu’une partie de la petite paysannerie argentine est financièrement incapable de se procurer. D’ailleurs, cet inégal accès à l’or vert, vient attiser l’appétit avide de certains producteurs. De fait, des hommes et des femmes qui, jusqu’alors cultivaient leurs lopins en propre, subissent les assauts répétés des « barones sojeros ». Ces derniers entendent s’approprier les terres des petits paysans pour, disent-ils, « les mettre en valeur ». Cette extension sauvage des superficies dédiées au soja est en train de dégénérer. Depuis quelques mois, des conflits agraires sporadiques éclatent dans le Nord Est de l’Argentine. Il y a deux ans par exemple, dans la province de Salta, une militante de l’association des petits éleveurs et producteurs de los Madones, a été assassinée. Sa faute: avoir dénoncé l’accaparation sauvage des terres par quelques terratenientes avides. Après investigation judiciaire, le commanditaire de l’assassinat ne serait autre que l’ancien député justicialiste, Ernesto Aparicio (http://www.pagina12.com.ar/diario/u...).

Par ailleurs, outre qu’il soit excluant et génère des tensions sociales, le soja tendrait à détruire l’emploi rural. En effet, de la bouche même de la secrétaire à l’environnement, le soja entraîne du chômage « car 1000 hectares de soja peuvent être « manejados » (manager, diriger, conduire) par tout juste 4 personnes. ». En l’occurrence, José Alperovitch, gouverneur de la province de Tucuman, redoute qu’un cours trop élevé du soja encourage les producteurs a délaissé les cultures pourvoyeuses d’emploi, au bénéfice du « yuyo ». Ainsi, très importante dans la région du nord de Mendoza, la production d’agrumes -qui fait vivre pas moins de 50 000 personnes- est progressivement supplantée par l’exploitation du précieux oléagineux. (http://www.elsigloweb.com/portal_ed...) Ici, comme ailleurs, les travailleurs agricoles craignent pour leurs emplois.

Enfin, le soja semble être aussi devenu la bête noire des communautés indigènes, comme en témoigne la plainte lancée par les indiens du Chaco, le 30 juin 2008, auprès du gouvernement fédéral. (http://www.mapuche.info/indgen/comu...). Pour ceux dont l’espagnol est une langue aussi étrangère que l’est l’allemand ou le chinois pour moi, je me suis permis d’en faire une traduction partielle -les linguistes parmi vous me pardonneront les approximations- tant cet appel me semble résumer tous les problèmes en vigueur.

Nous, les communautés indigènes du Nord de l’Argentine, sommes les victimes, depuis une vingtaine d’année, d’un processus accéléré visant à l’extermination de nos communautés et de nos villages. Le soja nous expulse et nous tue. Exterminés, nous le sommes, comme sous la colonisation espagnole ou sous la politique du régime libéral de Julio Argentino Roca (leader argentin de la seconde moitié du XIX°siècle qui s’est illustré pour avoir massacré un grand nombre d’indiens dans sa politique de conquête des espaces vierges). ''Soudainement, des communautés qui n’avaient jamais été remarquées –invisibles sur des terres non rentables- pendant plus de 70 ans, sont aujourd’hui écrasées par des bulldozers, leurs foyers détruits, leurs champs et leurs rivières empoisonnés (…). Ces délogements compulsifs extrajudiciaires (…) ne se font qu’au nom du soja. (…). Au-delà de la réaction naturelle qui est la notre contre une semence qui nous a frappées, nous a emprisonnées, nous a dépouillées, nous a enlevé nos aliments, nos remèdes et notre culture (…) nous nous battrons contre un environnement qui nous est hostile et discriminant, (…) car nous savons que cette semence:

N’est pas naturelle (…)

Qu’ elle participe à la désertification de la terre (…)

Qu’elle empoisonne la terre, les gens et l’environnement (…)

Qu’elle n’est pas consommable par les hommes mais sert à l’alimentation animale et au biodiesel (…)

Qu’elle ne nécessite pas le travail des hommes (…)

Qu’elle est un drame social (…)

Qu’elle tend à faire disparaître les diversités culturelles qui distinguent les peuples autochtones (…)

Qu’elle efface la diversité biologique (…)

Qu’elle favorise la constitution de mafias de l’agrobusiness (…)

Qu’elle entraîne le processus d’accaparation des terres par les firmes multinationales étrangères (…)

Qu’elle est l’objet de l’avarice de spéculateurs, qui par leurs actions font renchérir les produits alimentaires de base. (…)

(…) aussi, nous demandons à l’Etat une solution juste : interdire le soja transgénique qui est en train de détruire la terre irrémédiablement, qui n’apporte aucun bienfait à la société, et qui s’est converti en un monstre qui nous dévore tous. (…) Nous, les fils de la terre, nous demandons à la Présidente et aux législateurs (…), qu’ils nous montrent UN seul bénéfice social du soja transgénique, et nous retirons notre plainte.''

Béni par beaucoup, maudit par d’autres, le soja a été indiscutablement le moteur qui a permis la relance d’une économie argentine, anéantie par la crise de décembre 2001. En l’occurrence, outre qu’il ait fait la richesse des producteurs, le soja a favorisé le redressement monétaire de l’Etat grâce à ces fameuses taxes à l’exportation. Or, pour certains de ces détracteurs, c’est justement là que le bât blesse. Selon eux, au-delà des preuves désormais avérées que sa culture intensive a des incidences dramatiques sur la santé des hommes et sur l’environnement, le soja transgénique reste le fruit d’un néolibéralisme abject. L’Argentine a croulé en 2001 à cause de plus de dix années d’une politique néolibérale assassine. Or, le soja transgénique serait le fils de cette politique. En effet, il s’agit d’une production ouvertement destinée à l’exportation, qui est en train -exagérerons certains- d’affamer le peuple argentin, en renchérissant les produits de consommation courante. Si cette interprétation manque sans doute d’objectivité, il n’empêche qu’elle est relativement séduisante. De fait, comment ne pas voir par exemple, derrière les manÅ“uvres cupides des géants de l’agrobusiness, les marques du tant décrié « impérialisme yankee Â» ; ou encore, derrières les bonnes intentions du gouvernement péroniste, la crainte de voir le pays perdre son indépendance économique ?

Personnellement, je ne saurai tarder pour me rendre dans les campagnes de la province de Santa Fé, afin de constater si, effectivement, le soja nourrit une tragédie sociale. Car, d’aucuns douteraient des mauvais impacts socio-économiques de l’exploitation du soja. Ainsi, beaucoup avancent que le chômage qui résulte de l’extension des superficies de soja, est un mal pour un bien ; dans la mesure où, cette extension tendrait selon eux, à extraire des hommes et des femmes d’un environnement professionnel profondément précaire. Ainsi, progressivement, le soja irait en dilapidant le travail laborieux des salariés agricoles, au bénéfice d’une multiplication des emplois tertiaires dans les secteurs connexes (vente de matériels agricoles, transports…). Dans le cas où cette vision très optimiste s’avérait juste, nous serons amenés à nous poser une question délicate: « Le soja argentin n’a-t-il pas ouvert la voie à une agriculture sans agriculteur ? »